«Et les vaisseaux de Tarsis (appartenant) au roi, allèrent avec ceux de Hiram, chaque troisième année; et ces vaisseaux de Tarsis apportèrent de l'or, de l'argent, des dents d'éléphant, des singes et des paons. (v. 22.)

«Josaphat fit construire des vaisseaux de Tarsis, pour aller à Ophir; mais ils périrent dans le port même d'Atsiom-Gaber. (c. 22, v. 49.)»

Pesons bien les circonstances et même les mots de ce récit: «1° Des vaisseaux partent d'Atsiom-Gaber; ils vont à Ophir; ils en apportent beaucoup d'or; et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie.»

Ici Ophir ne figure-t-il pas en synonyme avec Arabie?

«2° Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir.»

Cette princesse ne sera pas venue sur un ouï-dire; elle aura questionné les gens mêmes de Salomon; elle les aura fait venir; elle ne l'aura pu qu'autant qu'ils auront relâché dans un de ses ports. Les ports du Téhama ne lui appartenaient point, ils étaient aux Kushites. Le port le plus voisin de sa résidence, qui devait le mieux lui appartenir, était celui que les Grecs appelèrent par la suite Arabia felix, aujourd'hui Hargiah, à l'embouchure de la rivière de Sanaa. Ce port, disent les Grecs, fut l'entrepôt où les marchandises de la mer Rouge et celles du golfe Persique et de l'Inde se rencontraient, avant qu'une navigation directe se fût établie de l'Égypte dans l'Inde.

Selon les monuments arabes, la reine de Saba, nommée Balqis, vivait à Mareb, c'est-à-dire, dans la capitale du pays de Saba. Le Hadramaut était dans sa dépendance; il est la contrée des aromates. Les singes qu'elle y joignit, sont nommés en hébreu qouphim, dont l'analogue subsiste au Malabar, dans le mot kapi, venu du sanscrit kabhi: les paons, appelés en hébreu toukim, s'appellent encore au Malabar tougui[186]. Voilà des produits indiens: les dents d'éléphant en sont un aussi; mais l'Abissinie et l'Afrique ont pu en produire également. Si les bois almoguim, dont Salomon fit des instruments de musique, sont, comme on le croit, le bois de sandal (si rare, dit le texte, que depuis cette époque on n'en vit plus), ils sont une nouvelle preuve d'un commerce indien. Selon nous, les Tyriens qui furent les pilotes de Salomon, et à qui appartenait spécialement ce commerce, ne se bornaient point au port d'Arabia felix; ils prolongeaient la côte arabe jusqu'au pays actuel de Maskat: là, nous trouvons, près du cap Ras-el-hal, une ancienne ville écrite Sour, avec les mêmes lettres que Tyr: toute cette contrée, jusqu'au détroit Persique, nous est dépeinte par Niebuhr comme un pays abondant en toute denrée, et méritant le nom de heureux et riche; là étaient les villes ou pays de Sheba, Ramah et Daden, dont Ezéqiel nous dit «que les habitants étaient les associés ou courtiers des Tyriens, à qui ils fournissaient les dents d'éléphant, les aromates et l'or (chap 27).» Sur cette côte existe encore une ville de Daba, dont le nom signifie or; et il est prouvé par une foule de passages des anciens, qu'a recueillis Bochart, en sa Géographie sacrée (liv. II, chap. 17), que cette contrée fut jadis aussi riche en or que le sont de nos jours le Pérou et le Mexique.

Eupolême[187], qui fut instruit dans l'histoire des Juifs, dit que David envoya des vaisseaux exploiter les mines d'or d'une île appelée Ourphê, située dans la mer Erythrée, qui est le nom de l'Océan arabique jusque dans le golfe Persique.

Ici Ourphê semble n'être qu'une altération d'Ophir, altération d'autant plus croyable que le même texte fait partir les vaisseaux du port d'Achana, au lieu d'Aïlana: mais Eupolême n'a-t-il pas eu en vue une île célèbre de ces parages, appelée par Strabon Tyrina (l'île tyrienne), «où l'on montrait, sous des palmiers sauvages, le tombeau du roi Erythras (c'est-à-dire, du roi Rouge), qui, disait-on, avait donné son nom à l'Océan arabique, parce qu'il s'y noya?» Nous avons ici un conte phénicien, dont le vrai sens est que le soleil brûlant et rouge, qui chaque soir se noyait dans la mer, reçut un culte des navigateurs qui la traversaient, et qui, en action de grâces d'un voyage heureux, lui élevèrent un monument de la même espèce que celui d'Osiris, roi, soleil, comme Erythras. En désignant ce tombeau comme un tumulus pyramidal considérable, Strabon nous fait soupçonner un autre motif utile, celui d'avoir élevé sur cette côte plate un point dominant propre à diriger les marins.

Si nous pénétrons dans le golfe Persique, nous trouvons, sur la côte arabe, une rivière appelée Falg, dont le cours nous conduit à une ancienne ville ruinée qui porte le nom de Ophor[188], lequel, vu l'insignifiance de la seconde voyelle, représente matériellement le nom que nous cherchons, et qui le montre en un lieu convenable: il est vrai que ce local n'est point une île, comme le dit Eupolême; mais il faut observer que dans tous les dialectes de l'arabe, y compris l'hébreu, un même mot signifie île et presqu'île. Or, la pointe d'Oman, où nous trouvons Ophir, est une véritable presqu'île, surtout à raison des rivières qui coupent sa base. Quant au site propre de la ville actuelle, il a dû changer, en ce que les attérissements considérables de cette côte ont éloigné la mer, et par cela même ont fait perdre au port et à la ville d'Ophir son activité et sa renommée.