Tel est le récit d'Hérodote qui, au moyen de ses digressions et des anecdotes dont il orne le fond, se prolonge pendant 50 pages.—En le résumant et le réduisant à sa plus simple expression, nous trouvons la série des faits suivants.

Crésus perd son fils Atys, 2 ans avant le détrônement d'Astyag, qui eut lieu en l'an 561. Donc Atys fut tué en l'an 563.... Donc le voyage de Solon en l'année 564.... Déja Crésus avait fait ses conquêtes nombreuses et successives.... Pittacus, mort en 570, avait eu des rapports avec Crésus, déja roi puissant et devenu le centre des lumières et de la célébrité.... Donc Crésus avait commencé de régner au plus tard en l'an 571, et très-probablement bien plus tôt. Réveillé de sa douleur vers la fin de 561, il envoie consulter les oracles. Il donne 100 jours à ses députés; il n'en fallait pas le quart pour aller à Delphes, ni la moitié pour se rendre à l'oasis d'Ammon, distante de 7 jours seulement de Saïs et de Canopus; mais il prend la plus grande latitude pour parer à tous les incidens.—Ces députés purent revenir en moins de 40 jours: supposons pour l'aller et le venir, 5 mois, espace de temps qu'il trouve ensuite suffisant pour avoir des soldats d'Égypte; il eut donc la première réponse au plus tard dans le sixième mois de l'an 560: n'ayant plus de confiance qu'aux deux oracles de Delphes et d'Amphiaraüs, il leur fait une seconde députation qui a pu aller et revenir en 6 semaines.... Donc elle était revenue au huitième mois de l'an 561. Comblé de joie par cette deuxième réponse, il envoie des présens aux Delphiens, cette fois sans consulter l'oracle: puis une troisième députation pour interroger le dieu sur la durée de sa monarchie: toutes ces consultations ont pu être terminées dans l'année 560.

Or Crésus ayant recherché quels peuples de la Grèce il devait prendre pour alliés (LVI) il trouva les Athéniens sous le joug de Pisistrate.... Ces mots ayant recherché prouvent que cette recherche était déja faite: elle date donc de la fin de 560 ou des premiers mois de 559. Il est probable que la troisième députation qu'il envoya à Delphes pour une question superflue à son objet principal, ou bien que les envoyés chargés de distribuer des présens aux habitants de Delphes, ne furent que le prétexte de ses recherches diplomatiques. C'est ainsi que Diodore de Sicile nous apprend qu'il fit encore partir un certain Eurybates, en apparence pour Delphes, mais en réalité pour enrôler les Lacédémoniens[206]; cet Eurybates, le trahit et passa chez Kyrus. Ces recherches et informations coincident donc réellement avec l'année de l'archontat de Comias et de l'usurpation de Pisistrate; fixons-les au commencement de 559.... Crésus emploie cette même année 559 à conclure son traité avec les Lacédémoniens, et à faire ses préparatifs: au printemps de l'an 558 il part pour la Cappadoce: ses opérations militaires remplissent l'été. Vers l'automne, il traverse l'Halys, se replie sur la Ptérie près Sinope: Kyrus accourt... les armées se mesurent; le succès est indécis. Crésus, sur de vains motifs, se retire à Sardes aux premiers froids de l'hiver, c'est-à-dire au commencement de décembre. Kyrus l'y poursuit. Une bataille se livre sous les murs. Les Lydiens sont battus, et Sardes est prise au bout de 14 jours, en janvier de l'an 557. Toutes les conditions sont remplies; car en attribuant à cette année 557 les 14 jours spécifiés par Hérodote, les 14 années qu'il donne à Crésus remontent avec précision à l'an 571 inclusivement; et tous les événements observent un accord parfait.

Voyons maintenant quelles difficultés ont trouvées ou se sont créées ici nos confrères. N'apercevant pas, ainsi que nous l'avons déja remarqué, la date de la prise de Sardes explicitement exprimée, ils ont trouvé plus simple de la demander à d'autres auteurs, et ils ont cru la trouver dans deux passages positifs que nous allons discuter.

L'un est tiré de C. Julius Solinus, grammairien ou maître d'école latin du troisième siècle après notre ère, auteur d'un recueil de fragments historiques, géographiques et physiques, pleins de faits si merveilleux, si fabuleux et si absurdes, que l'on croirait lire un écrivain musulman[207], et que l'on refuse tout discernement à un compilateur aussi crédule. Voici son passage relatif à notre question. Après avoir cité dans son premier chapitre plusieurs cas et faits étranges, Solin ajoute[208]: «La peur ôte quelquefois la mémoire, et par inverse, elle excite quelquefois la parole. (Ainsi) lorsque Cyrus, en la cinquante-huitième olympiade, entra vainqueur dans Sardes, ville d'Asie, où était caché Crésus, le fils de ce roi, nommé Atys, muet (de naissance) recouvra la parole, comme d'explosion, par un effort de la peur; car on dit qu'il s'écria: Épargne mon père, ô Cyrus! et apprends par notre infortune, que tu es (aussi) homme.»

Où Solin, plagiaire habituel des anciens, a-t-il puisé cette anecdote? Nous ne la trouvons que dans Hérodote, qui dit à la fin du § LXXXIV:

«Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière (fut) livrée au pillage. § LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort: Il avait un (second) fils dont j'ai déja fait mention: ce fils avait toutes sortes de bonnes qualités, mais il était muet.... Après la prise de la ville, un Perse allait tuer Crésus sans le connaître...; le jeune prince muet, à la vue du Perse qui se jetait sur son père, saisi d'effroi, fit un effort qui lui rendit la voix: Soldat, s'écria-t-il, ne tue pas Crésus[209]

N'est-ce pas là évidemment l'original dont Solin à fait une mauvaise copie? L'on y trouve son idée fondamentale sur la peur, et jusqu'à ses propres termes, l'effort de la peur, vis timoris. Il a d'ailleurs brodé l'anecdote avec un mauvais goût et une inexactitude qui nous donnent la mesure de son esprit; Atys était le nom du prince tué à la chasse, et non pas celui du prince muet.... et ce muet adressa à un soldat et non à Kyrus, un cri de sentiment, et non une phrase de morale. Les anciens compilateurs ont presque toujours cité de mémoire avec cette négligence.

Du moment que Solin a copié Hérodote pour le fait, il a dû le consulter pour la date..... Comment aura procédé cet écrivain superficiel? Ayant d'abord trouvé à l'article LIX, cette phrase de notre historien....

«Crésus apprit que les Athéniens.... partagés en diverses factions, étaient sous le joug de Pisistrate...., alors tyran d'Athènes....» Puis à l'article LXIV, le récit de la troisième et dernière usurpation, suivi de ces mots: