§ Ier.
Sa durée. Hérodote et Ktésias opposés quant au temps, mais non quant aux faits.
L'ON convient généralement que la durée de l'empire assyrien, ainsi que les époques de son origine et de sa fin, forment la difficulté la plus grande de l'histoire ancienne; l'on pourrait ajouter qu'elles sont le sujet de la querelle la plus inconcevable entre les deux historiens de qui nous tenons nos documents. En effet, comment expliquer que Ktésias, au temps d'Artaxercès, ait évalué cette durée à 1306 ans, lorsque Hérodote, moins de 70 ans avant lui, ne l'avait trouvée que de 520? Comment imaginer que le premier ait donné 317 ans à neuf rois mèdes, qui, dit-il, remplacèrent les Assyriens, tandis que le second ne compte que quatres rois mèdes dans un espace de 150 ans, et cela lorsque Hérodote écrivait moins de 70 ans après la mort de Kyrus, qui détrôna le dernier de ces monarques? Nécessairement l'un des deux historiens s'est trompé; et de là un schisme entre leurs sectateurs. Les uns, préférant Ktésias, prétendent qu'il a dû être mieux instruit, par la raison que ce Grec asiatique, né à Knide, ville tributaire des Perses, d'abord soldat de Kyrus le jeune, puis, de prisonnier, devenu médecin du grand roi, eut tout le temps, pendant les 17 années qu'il vécut à la cour, de connaître l'histoire du pays: il en eut tous les moyens, si, comme il le dit lui-même dans Diodore, il eut en main les archives royales; et il put les avoir, parce que l'usage de tous les anciens gouvernements d'Asie fut de tenir des registres qui nous sont plusieurs fois cités. Raisonnant sur ces faits et sur leurs conséquences, les partisans de Ktésias attaquent Hérodote, citent contre lui le mot de Cicéron[241], le Traité de Plutarque[242], les inculpations de Strabon[243], et prétendent que le père de l'histoire n'a eu ni les moyens, ni la solidité d'instruction de son successeur et contradicteur.
En admettant les moyens de Ktésias, l'on a dit, ou l'on peut dire en faveur d'Hérodote[244], que les siens n'ont pas été moindres, et que même ils sont préférables. On demande si l'étranger, médecin du grand roi, assujetti au service d'une maison immense, a eu le temps de se livrer à l'étude des antiquités, d'apprendre la langue et le système d'écriture des Assyriens, sans doute différens de la langue et du système d'écriture des Perses; s'il a pu traduire par lui-même des monuments déja vieillis, ou s'il n'a eu que les traductions et les extraits qu'en auront faits les Perses; si, dans l'un et l'autre cas, il n'a pas été sujet à beaucoup d'erreurs involontaires ou préméditées. On demande si, vivant dans une cour très-despotique, il n'a pas été dans une dépendance nécessaire de tout ce qui l'a entouré; s'il a pu voir par d'autres yeux que par ceux des courtisans; épouser d'autres opinions, d'autres intérêts que ceux des Perses. Or les Perses avaient un intérêt national et royal à décréditer le livre d'Hérodote, qui, de toutes parts, choque leur orgueil, en célébrant leur défaite, et en publiant plusieurs traits de folie de leur roi. Ktésias est atteint de cette partialité, lorsqu'il se déclare en propres termes contradicteur d'Hérodote, et que, selon les expressions de Photius[245], il l'appelle menteur et inventeur de fables: cette accusation est d'autant plus singulière de sa part, que de tous les historiens, Ktésias est celui qui, chez les anciens, a été le plus généralement décrié pour ses fables et pour ses mensonges; son livre sur les Indes, qui nous est parvenu, justifie cette opinion. Quant à sa partialité, elle nous est formellement indiquée par un passage de Lucien, dans ses Préceptes sur l'art d'écrire l'histoire.
«Le devoir d'un historien, nous dit-il, est de raconter les faits comme ils sont arrivés: mais il ne le pourra, s'il redoute Artaxercès, dont il est le médecin, ou s'il espère en recevoir la robe de pourpre des Perses, avec un collier d'or et un cheval niséen, pour le salaire des éloges qu'il lui aura donnés dans son histoire[246].»
Il est évident que ce trait s'adresse à Ktésias; et il l'atteint avec d'autant plus de force, que Lucien, l'un des plus savants et des plus indépendants écrivains de l'antiquité, ne l'a point lancé sans en avoir trouvé le motif dans les anecdotes de la vie du médecin; il est donc certain que sous le rapport de la moralité, Ktésias ne peut soutenir le parallèle avec Hérodote, tel qu'il nous est connu par les principaux événements de sa vie.
En effet, nous savons par divers témoignages, et par quelques traits répandus dans son livre, que, né dans une condition indépendante, il n'eut d'autre passion, d'autre but que d'acquérir de la gloire, d'être un grand historien, et de devenir un homme aussi célèbre qu'Homère, dont en effet il imite l'art en beaucoup de points. De tout temps l'art de raconter fut la passion des Grecs et surtout des Asiatiques; chez ceux-ci, il menait à la faveur des rois; chez ceux-là, libres alors, il procurait une sorte d'idolâtrie plus enivrante que l'or des cours et leur servitude. Né 4 ans avant l'invasion de Xercès[247], élevé au milieu des cris de la victoire et de la liberté, il paraît qu'Hérodote conçut de bonne heure le projet de célébrer cette guerre, comme Homère avait célébré celle de Troie. Pour exécuter cette entreprise, il fallait avoir acquis beaucoup de connaissances; et dans un temps où les livres étaient rares et mauvais, les connaissances ne s'acquéraient qu'en voyageant. Il se livra aux voyages: divers passages de son livre prouvent qu'il visita d'abord l'Égypte, Memphis, Héliopolis, Thèbes, puis Tyr[248], Babylone, très-probablement Ekbatane, qu'il décrit comme ferait un témoin oculaire, et qui d'ailleurs était sur sa route vers la Colchide; de là il dut revenir par l'Asie mineure, traverser le fleuve Halys, dont il cite les ponts construits par Krœsus. Après avoir concouru à chasser Lygdamis, tyran d'Halicarnasse, sa patrie, il fit une première lecture solennelle de son histoire à l'assemblée des jeux olympiques, et l'on doit remarquer que cette épreuve est une des plus fortes qu'un historien pût subir, puisque par cette publicité il s'exposait à la censure des Grecs instruits, qui de tous les pays accouraient à ces fêtes. Or à cette époque (vers 460) il n'y avait pas plus de 100 ans que Kyrus avait détruit l'empire des Mèdes; pas plus de 97 ans qu'il avait pris Sardes et Krœsus, ce roi lydien si connu de toute la Grèce; pas plus de 70 ans que Kyrus lui-même était mort. Hérodote, dans ses voyages, avait pu recueillir des traditions de la seconde et même de la première main; partout il avait consulté les prêtres, classe la plus savante, la seule savante chez les anciens. En consultant ceux de peuples différens et même ennemis, il avait eu le moyen de vérifier, de redresser les contradictions de l'erreur ou du préjugé, et parce que de toutes ces informations il composa un seul système, il fut obligé, pour le bien établir, d'en confronter, d'en discuter toutes les parties. Son ouvrage doit donc être considéré comme un extrait, comme un résumé de tout ce que les plus savans hommes de l'Asie savaient de son temps sur l'histoire ancienne. D'autres historiens, alors célèbres dans la Grèce, tels que Cadmus, Xanthus, Hellanicus, l'avaient précédé: s'il eût choqué les idées reçues, il se fût élevé contre lui quelque contradicteur dans les nombreuses lectures publiques qu'il fit à Élis, à Corinthe, à Athènes, etc.; et la moindre anecdote de ce genre eût été connue de Plutarque qui, par une partialité puérile, a tenté de le dénigrer, pour venger, dit-il, les Thébains ses compatriotes d'avoir été accusés par Hérodote de n'avoir pas secondé les Grecs contre les barbares. Cette véracité d'Hérodote, en lui suscitant des ennemis, est un titre de plus à notre confiance et à notre estime; d'ailleurs son livre, que nous possédons, respire partout la bonne foi, la candeur: ses connaissances en physique sont faibles, comme elles l'étaient généralement de son temps; mais son bon sens, sa réserve à prononcer, sa sagesse à douter, le conduisent souvent mieux que la science systématique de ses successeurs; témoin le géographe Strabon, qui n'a point voulu croire au voyage des Phéniciens autour de l'Afrique[249], et qui a prétendu que la Caspienne était un golfe et non une mer isolée; notre géographie moderne, en démentant les raisonnements physiques du géomètre, nous fournit une preuve de cette vérité historique et morale: «que quelquefois des faits incroyables, invraisemblables, parce qu'ils choquent la doctrine reçue dans un temps, n'en sont pas moins certains; et que le récit naïf d'un narrateur fidèle, qui dit, comme Hérodote, je ne comprends pas cela, mais voilà ce que j'ai vu, ce que m'ont assuré des témoins instruits,» est quelquefois préférable aux dénégations dogmatiques des théoriciens[250]. Cicéron lui reproche de raconter beaucoup de fables[251], et en effet il raconte quelquefois des miracles ou prodiges, selon l'esprit de son temps. Mais en général il cite comme l'opinion reçue, plutôt que comme la sienne: et lorsqu'il y croit, il y est porté par le respect des dieux, qui est une sorte de garantie de sa droiture. Cicéron lui-même eût été fort embarrassé à désigner les faits fabuleux, puisque plusieurs de ceux que cite Hérodote sur l'intérieur de l'Afrique, et qui jusqu'ici semblaient incroyables, ont été de nos jours reconnus vrais par les voyageurs[252]. Telle est la destinée singulière d'Hérodote, qu'après avoir été mal apprécié des anciens, le mérite de son ouvrage s'est élevé chez nous autres modernes à mesure que nous avons acquis plus de connaissances sur les pays dont il a traité. Tous les voyageurs en Égypte s'accordent à dire que l'on ne peut rien ajouter à la justesse, à la correction, à la grandeur du tableau qu'il en a tracé. En sorte que c'est pour avoir été en général trop au-dessus des notions vulgaires, qu'il a eu chez les anciens moins de crédit que des écrivains d'un ordre inférieur. Si dans des matières aussi délicates et difficiles, il a porté cette finesse de tact et cette rectitude de jugement, l'on a droit d'en conclure qu'il n'a pas été moins soigneux, moins habile dans ses recherches sur la chronologie, et l'on peut poser en fait que, sous aucun rapport, Ktésias ne lui est préférable, ni même comparable.
De cette conclusion passer subitement, comme l'ont fait plusieurs savants, à n'ajouter aucune foi à tout ce qu'a écrit Ktésias, cela nous paraît une exagération passionnée; et comme en ce genre de questions les raisonnemens n'ont de force qu'autant qu'ils sont établis sur des faits positifs, nous allons remplir un double objet d'utilité, en soumettant au lecteur le principal fragment de Ktésias sur les Assyriens, lequel, d'une part, fournira les moyens d'apprécier l'esprit et l'autorité de cet historien, tandis que de l'autre, il montrera, dans leur ensemble, les faits dont Hérodote n'a cité que des parties accessoires ou des résultats généraux.
§ II.
Idée générale de l'empire Assyrien, selon Ktésias, en Diodore, liv. II, page 113 et suivantes, édit. de Wesseling[253].
«Avant Ninus, roi des Assyriens, l'Asie ne cite aucun roi indigène qui ait fait de grandes choses, ni qui ait même laissé le souvenir de son nom. Ninus est le premier dont les hauts faits aient répandu et conservé la renommée; par cette raison, nous allons en parler avec quelque détail. Poussé par son caractère belliqueux vers tout ce qui exige le mâle courage de l'homme, il arma d'abord les jeunes gens les plus robustes de son royaume, et les habitua, par de longs et fréquens exercices, à toute espèce de fatigues et de périls. (Non content) de cette armée redoutable, il s'associa encore Ariaios, roi de l'Arabie (heureuse), pays alors rempli des plus vaillans guerriers. Cette nation de tout temps a été jalouse de sa liberté; jamais elle n'a reçu de princes étrangers; et, malgré leur immense pouvoir, les rois de Perse et les Makédoniens n'ont pu l'asservir: (la raison en est) que l'Arabie étant déserte en certaines parties, et dans d'autres n'ayant que des puits cachés, connus des seuls naturels, il devient impossible à des armées étrangères (d'y subsister) et de s'en emparer. Fortifié du secours des Arabes, Ninus, à la tête d'une armée nombreuse, envahit (d'abord) la Babylonie qui lui était limitrophe. La ville actuelle de Babylone n'était pas encore bâtie, mais le pays avait beaucoup d'autres villes bien peuplées. Les naturels inexpérimentés à l'art de la guerre, furent facilement vaincus et assujettis au tribut annuel. Quant à leur roi, Ninus l'emmena ainsi que ses enfans; par la suite il le fit périr. De là s'étant porté contre l'Arménie, il renversa quelques villes fortes, et la terreur se répandit dans le pays. Barsanès qui en était roi, convaincu de son infériorité, vint au-devant de Ninus avec de riches présens, et lui promit d'exécuter tous ses ordres. L'Assyrien magnanime l'accueillit avec douceur; il lui rendit même le royaume d'Arménie, à condition qu'il resterait ami fidèle, et qu'il lui fournirait des vivres et des soldats pour ses autres expéditions. Avec cet accroissement de moyens, Ninus attaqua la Médie, et malgré une vive résistance, il défit Pharnus, roi du pays, qui perdit beaucoup d'hommes, et qui, fait prisonnier avec sa femme et ses sept enfans, fut mis en croix par l'ordre du vainqueur.
«De si brillants succès inspirèrent à Ninus un violent désir de soumettre à ses lois toute l'Asie située entre le Tanaïs et le Nil: tant il est vrai que la prospérité ne sert qu'à ouvrir le cœur de l'homme à plus de cupidité. Ayant donc établi un de ses amis satrape de Médie, il se livra tout entier à l'exécution de son projet, et dans l'espace de 17 ans, il parvint à subjuguer tous les peuples (de la presqu'île et du continent), à l'exception des Bactriéns et des Indiens. Aucun écrivain n'a transmis le nombre des combats qu'il livra, ni des ennemis qu'il vainquit. Bornons-nous donc, en suivant Ktésias de Knide, à énumérer les pays les plus célèbres. D'abord, venant des pays maritimes vers le continent, Ninus conquit l'Égypte, la Phénicie, la Célésyrie (Damas et Balbek), la Cilicie, la Pamphilie, la Lykie, la Karie, la Phrygie, la Mysie, la Lydie; ensuite la Troade, la Phrygie hellespontique, la Propontide, la Bithynie, la Cappadoce et les peuples barbares situés dans le Pont (sur les rives de l'Euxin jusqu'au Tanaïs); il s'empara (aussi) du pays des Cadusiens, des Tapyres, des Hyrkaniens, des Draggues, des Derbikes, des Karmaniens, des Choromnéens, des Borkaniens et des Parthes; il y joignit la Perse, la Susiane, et ce qu'on appelle la Caspiane, où l'on ne pénètre que par des gorges étroites nommées Portes Caspies; enfin beaucoup d'autres peuples moins connus, qu'il serait trop long d'énumérer. Quant à la guerre contre les Bactriens, la grande difficulté des passages (à travers la chaîne des monts), et la multitude de leurs guerriers l'obligèrent, après plusieurs tentatives infructueuses, de l'ajourner à un temps plus opportun.