«Ayant donc ramené ses troupes en Syrie (Assyrie), il choisit un terrain propre à construire une ville immense, qui, de même que ses exploits surpassaient tous ceux connus avant lui, pût aussi surpasser non-seulement toutes les villes alors existantes, mais encore celles que l'on pourrait construire après lui. Quant au roi des Arabes, il le congédia avec ses troupes, après l'avoir comblé de présens et de dépouilles.»
Ici Diodore entre dans de longs détails sur la construction de Ninive, au bord de l'Euphrate (au lieu du Tigre); puis sur la reprise des hostilités contre les Bactriens; sur les aventures singulières et la fortune de Sémiramis, etc.; il raconte comment, par son esprit, son courage et sa beauté, cette femme devint épouse de Ninus, lui donna un fils appelé Ninyas, et peu de temps après régna seule par le décès du roi; il expose comment, pour égaler et même surpasser la gloire de son mari, elle bâtit la ville de Babylone avec ses murs énormes, ses tours nombreuses, ses quais, ses ponts, son temple de Bélus, et ses deux palais communiquant, par dessous l'Euphrate, au moyen d'un boyau de galerie voûtée, etc., etc.—«Quant au jardin suspendu, placé près de la citadelle, ce ne fut pas Sémiramis, mais un roi syrien qui, dans des temps postérieurs, le construisit pour une de ses concubines née en Perse, et désireuse de revoir, comme dans son pays natal, de vertes prairies sur des montagnes. (Diodore décrit la construction de ce jardin.) Sémiramis bâtit encore sur l'Euphrate et le Tigre, d'autres villes où elle établit des marchés et des foires pour les marchandises qui venaient de la Médie et de la Parétakène;.... et parce que ces deux fleuves sont, après le Nil et le Gange, les plus grands de l'Asie, leur lit est le véhicule d'un commerce très-actif; en même temps que les villes placées sur leurs bords sont le siége d'une foule de riches marchés qui contribuent à la magnificence de celui de Babylone, etc., etc.»
En quittant Babylone, Sémiramis mène son armée en Médie, campe au pied du mont Bagistan[254], y construit un jardin magnifique, fait sculpter sur le rocher, des chasses d'animaux et des inscriptions en lettres assyriennes; construit un autre jardin autour du rocher Xaoun; se livre à toutes les voluptés, ne veut point d'époux, de peur de perdre son sceptre, mais prend des amants qu'ensuite elle fait périr. Elle s'avance vers Ekbatane, parcourt la Perse et les autres provinces de son empire, laissant partout sur ses pas des monuments qui durent encore et gardent son nom. De là, Ktésias la conduit en Egypte et en Libye dont elle soumet une partie, et où elle consulte l'oracle sur la fin de sa vie; puis elle retourne à Bactres, et entreprend au bout de trois ans, contre les Indiens, une guerre où elle perd beaucoup de troupes, et faillit elle-même de périr. Enfin, avertie que son fils lui dresse des embûches (selon la prophétie de l'oracle d'Ammon), elle prend le parti d'abdiquer et de mourir.
«Ninyas, fils de Ninus et de Sémiramis, régna à leur place; n'imitant point leur mœurs guerrerières, il mena au fond de son palais une vie pacifique et mystérieuse, ne se laissant voir qu'à ses femmes et à ses eunuques. Uniquement occupé à jouir du repos et de toute espèce de sensualité, il écarta avec soin les soucis et les embarras (des affaires), ne pensant pas qu'un règne heureux pût avoir d'autre but que de jouir sans trouble de tous les plaisirs (de la nature humaine); et cependant, afin de gouverner avec plus de sûreté, et de tenir ses sujets dans la crainte, il institua l'usage de lever chaque année, en chaque province, un certain nombre de soldats avec un chef; puis rassemblant tous ces corps dans Ninive, il leur nommait un commandant très-attaché à sa personne. L'année révolue, il faisait venir de nouveaux corps semblables, et après avoir délié les premiers de leur serment, il les renvoyait dans leur pays. A ce moyen, les peuples qui voyaient une forte armée toujours campée, et prête à punir toute rébellion vécurent dans la soumission. Le motif (secret) du changement annuel était d'empêcher que les chefs et les soldats ne formassent ensemble des liaisons trop intimes;...... car la prolongation de service donne aux chefs militaires de l'expérience et de l'audace, et les invite souvent à conspirer contre les princes; d'autre part, en se rendant invisible, Ninyas voilait à tous les regards sa vie voluptueuse, et, comme s'il eut été un dieu, personne n'osait en mal parler.... Ainsi régna Ninyas, et il fut imité par la plupart des rois assyriens, qui, pendant 30 générations, se succédèrent, de père en fîls, jusqu'à Sardanapale. Sous ce dernier, l'empire assyrien, après avoir duré 1360 ans[255] (lisez 1306) selon le témoignage de Ktésias de Knide, en son second livre, fut remplacé par celui des Mèdes.
«Il serait inutile de rapporter le nom de ces rois et la durée de leur règne, puisqu'ils n'ont rien fait de mémorable: seulement le secours envoyé par l'un d'eux aux Troyens, sous la conduite de Memnon, fils de Tithon, mérite que nous le citions: ce roi d'Assyrie fut Teutamus, 20e descendant de Ninyas, fils de Sémiramis, sous lequel les Grecs, conduits par Agamemnon, attaquèrent la ville de Troie, lorsque les Assyriens possédaient l'empire de l'Asie depuis plus de mille ans. Ce fut à titre de prince vassal, que Priam, accablé du poids de la guerre, envoya vers Teutamus demander des secours. Le monarque lui envoya 10,000 Éthiopiens et autant de Susiens, avec 200 chars de guerre. Tithon alors était gouverneur de la Perse, joussoit plus qu'aucun autre satrape de la faveur du roi; Memnon, son fils, était à la fleur de l'âge, et doué d'autant de force de corps que de vivacité d'esprit: il avoit construit, dans la citadelle de Suse, un palais qui garda son nom jusqu'à l'empire des Perses, ainsi qu'une rue qui porte encore son nom. Néanmoins les Éthiopiens voisins de l'Égypte réclament ce Memnon comme leur compatriote, et montrent des palais appelés Memnoniens. Quoi qu'il en soit, l'opinion constante est que Memnon conduisit à Troie 20,000 hommes de pied et 200 chariots; qu'il combattit avec une valeur brillante et tua beaucoup de Grecs; mais les Thessaliens le tuèrent enfin dans une embuscade. Les Éthiopiens leur ayant enlevé son corps, le brûlèrent et portèrent ses os à son père Tithon. Voilà ce que les barbares (les Perses) assurent (selon Ktésias) être consigné dans les archives royales.
«A l'égard de Sardanapalé, 30e et dernier roi depuis Ninus, il surpassa tous ses prédécesseurs en débauche et en mollesse: invisible comme eux, et entouré de troupeaux de femmes, il en prit les mœurs et les formes; il portait leur vêtement, imitait leur voix, se peignait le visage, le corps, brodait, tissait, filait la laine, teignait en pourpre, etc., etc. L'on assure qu'il s'était composé lui-même cette épitaphe: Mortel, qui que tu sois, livre-toi à tes penchans, essaie de toutes les jouissances; le reste n'est rien. Me voici cendre, moi qui fus le Grand-Roi de Ninive: ce que l'amour, la table, la joie me procurèrent de bonheur quand j'étais vivant, cela seul me reste maintenant dans le tombeau; tous les autres biens m'ont quitté[256].
«Cependant un Mède nommé Arbâk, homme de tête et de courage, se trouva commander le contingent annuel des troupes de la Médie; ayant formé des liaisons avec le commandant des Babyloniens, celui-ci le sollicita de secouer le joug des Assyriens; le nom de ce Babylonien était Bélésys, homme le plus distingué des prêtres babyloniens, que l'on nomme chaldéens. Son habileté en astrologie, son talent à deviner et à prédire avec certitude les événements, lui avaient acquis un très-grand crédit; il prédit donc au général mède qu'il posséderait tout ce que possédait Sardanapale. Arbâk, flatté du présage, lui promit, si l'événement réussissait, de lui donner la satrapie de Babylone: de ce moment, plein d'espoir en l'oracle, il s'étudia à gagner l'amitié des autres chefs, par des repas et des propos affectueux. Il tâcha aussi de se procurer la vue du roi et du genre de vie qu'il menait; pour cet effet, il fit présent d'une coupe d'or à un eunuque, qui l'introduisit et le rendit témoin de toute la mollesse et de toute la débauche du palais. Dès lors Arbâk, plein de mépris pour Sardanapale, se livra de plus en plus aux espérances présentées par le Chaldéen. Ils concertèrent ensemble, l'un, de faire soulever les Mèdes et les Perses; l'autre, d'engager les Babyloniens à se joindre à eux, et à communiquer le projet au roi des Arabes, ami de Bélésys. L'année s'écoulait, et les nouveaux contingents allaient remplacer les anciens, lorsqu'Arbâk persuada aux Mèdes de secouer le joug des Assyriens, et séduisit les Perses par l'appât de la liberté. Bélésys souleva aussi les Babyloniens, et envoya des députés au roi d'Arabie, avec qui il était lié d'hospitalité, pour lui faire part de l'entreprise. L'année étant enfin révolue, tous les chefs arrivèrent avec de nombreuses troupes, en apparence pour fournir le contingent, mais, en effet, pour ravir la suprématie aux Assyriens. Le nombre total des quatre peuples réunis se trouva être de 400,000 hommes. Le camp étant posé, l'on commença de délibérer sur les opérations. Sardanapale, au premier avis de l'insurrection, mène contre les révoltés les troupes des autres nations. L'action s'engage, et après une forte perte, ils sont poussés jusqu'à des collines situées à 70 stades de Ninive[257]. Ils tentent une seconde action; Sardanapale range ses troupes en bataille, et fait crier par des hérauts, qu'il donnera 200 talents d'or à qui tuera Arbâk; et le double, avec le gouvernement de la Médie, à qui le livrera vivant: il met également à prix la tête de Bélésys. Ces offres devenant inutiles, il livre un second combat, tue un grand nombre de rebelles, et chasse le reste vers leur camp sur les collines. Arbâk ébranlé de ce secoud échec, assemble ses amis et tient conseil. La plupart voulaient retourner chez eux, s'y emparer des lieux forts, et se préparer à soutenir la guerre; mais Bélésys, protestant que les dieux annoncent par des prodiges qu'à force de patience ils viendront à bout de leur noble dessein, décide les généraux à une troisième bataille. Le roi les bat encore, s'empare de leur camp et les chasse devant lui jusqu'à la frontière de Babylonie; Arbâk lui-même, affrontant tout danger et tuant beaucoup d'Assyriens, reçoit une blessure. Alors la plupart des chefs perdent tout espoir et veulent retourner chez eux; mais Bélésys, qui avait passé la nuit à considérer les astres, leur annonce qu'un secours inespéré va s'offrir de lui-même, et que s'ils veulent attendre seulement 5 jours, la face des affaires changera totalement; que tels sont les signes certains que lui montrent les dieux, par la science des astres.... Ils rappellent donc leurs soldats, et tandis qu'ils attendent le 5e jour, le bruit se répand qu'un corps nombreux de Bactriens envoyés au roi, marche à grandes journées et déja est près. Arbâk, prenant avec lui l'élite de ses soldats, marche à leur rencontre, dans le dessein de les amener à son but par la persuasion ou par la force. L'amour de la liberté séduit les Bactriens, et d'abord les chefs, puis tout le corps, réunissent leurs tentes à celles d'Arbâk. Le roi, qui d'abord ignora cette défection (soudaine), et que sa prospérité enivra, déja reprenait ses habitudes de mollesse, tandis que ses troupes se livraient à des festins pour lesquels il leur avait fait fournir une grande quantité de vin, de chairs de victimes et autres provisions. Arbâk, informé de la négligence et de l'ivresse, suite nécessaire de ces grands repas, les attaque de nuit et à l'improviste. Les Assyriens surpris dans leur camp, se sauvent en désordre à Ninive, après une perte très-considérable; le roi (déconcerté) charge Salaimên, frère de sa femme, du commandement des troupes extérieures, et s'enferme dans la ville pour la défendre. Les rebelles attaquent Salaimên d'abord en rase campagne, puis au pied des remparts, le battent deux fois et même le tuent. L'armée du roi, partie précipitée dans l'Euphrate (le Tigre), partie mise en fuite, se trouve anéantie. Telle fut la quantité des morts, que les eaux du fleuve furent rougies dans un long espace. Du moment où Sardanapale fut ainsi assiégé, plusieurs nations, pour devenir libres, se joignirent aux rebelles. Dans ce danger imminent, le roi envoie ses trois fils et ses deux filles, avec de grandes richesses, au satrape de Paphlagonie, Cotta, qui était le plus dévoué de ses serviteurs: il dépêche des agents dans toutes les provinces, pour qu'on lui amène des secours, et il se prépare à soutenir un long siége, se confiant en un oracle transmis par ses ancêtres, lequel portait que Ninive ne serait jamais prise, à moins que le fleuve ne devînt son ennemi, ce qui lui parut un cas impossible.
«Les Mèdes, encouragés par leurs succès, pressaient le siége; mais l'extrême solidité des murs résistait à tous leurs efforts: car à cette époque les beliers, les chaussées de terre, les balistes et les autres machines n'étaient pas inventées; et les assiégés vivaient dans l'abondance par la prévoyance particulière du roi à cet égard. Le siége traîna ainsi deux ans sans avancer. Le sort voulut que la troisième année, d'énormes pluies ayant fait déborder l'Euphrate (le Tigre) jusque dans la ville, ses eaux firent écrouler 20 stades des murailles (1360 toises). Le roi, frappé de cet accident, juge que l'oracle est accompli, que le fleuve est devenu l'ennemi de la ville, et il n'espère plus de se sauver. Mais afin de ne pas tomber vif dans les mains de l'ennemi, il fait dresser dans le palais un bûcher immense, y entasse ses trésors en argent, en or, en vêtements, en meubles précieux; rassemble ses eunuques et ses femmes favorites dans la petite chambre qu'il avait fait pratiquer au sein du bûcher, et y allumant lui-même le feu, il se brûle avec eux et avec tout son palais... Les rebelles, avertis de sa mort, entrent par la brèche du fleuve, et ayant revêtu Arbâk du manteau et du pouvoir suprême, ils le proclament monarque.
«Alors, tandis qu'Arbâk récompensait les compagnons de ses travaux, chacun selon son rang, et qu'il nommait les satrapes, le Babylonien Bélésys, qui lui avait prédit l'empire, s'approcha de lui, et après lui avoir rappelé ses services, il lui demanda le gouvernement de Babylone, selon sa promesse. En même temps il lui exposa qu'au milieu des dangers il avait fait à Bélus le vœu que lorsque Sardanapale serait vaincu et son palais incendié, il en transporterait à Babylone un monceau de cendres, pour en élever près du temple de Bélus, un monument qui rappelât à tous les navigateurs sur l'Euphrate, la mémoire de celui qui avait détruit l'empire des Assyriens. Il faisait cette demande, parce qu'un eunuque transfuge qu'il avait caché chez lui, l'avait instruit de la quantité d'or et d'argent chargée sur le bûcher. Arbâk ne se doutant de rien, parce que tout le reste des serviteurs du roi avaient péri avec lui, accorda à Bélésys et les cendres et la satrapie de Babylone exempte de tribut. Bélésys se hâte de charger les cendres sur des bateaux, et il arrive à Babylone avec une partie de l'or et de l'argent de Sardanapale. Bientôt ce larcin transpire, et le roi dénonce le coupable aux chefs qui l'avaient aidé dans la guerre commune. Ils condamnent à mort Bélésys qui convient du vol: mais Arbâk, plein de générosité, lui fait grâce de la vie, et considérant ses services précédents comme bien supérieurs à sa faute, il lui laisse ses richesses, et même son gouvernement de Babylone. Cet acte de magnanimité, divulgué dans les provinces, accrut la gloire du roi et l'amour de ses sujets. Il usa de la même douceur envers les habitants de Ninive, il leur laissa leurs biens; et se bornant à les disperser dans des bourgades voisines, il rasa les murs de la ville. Enfin il emporta à Ekbatane, capitale des Mèdes, le reste de l'or et de l'argent des cendres, qui se montait à plusieurs talents. Ainsi fut détruit l'empire assyrien, après avoir duré plus de 1300 ans, pendant 30 générations depuis Ninus[258].
Page 444. «Les auteurs principaux n'étant point d'accord sur la monarchie des Mèdes, nous devons, par amour de la vérité, comparer leurs différents récits. D'une part, Hérodote, qui fleurit au temps de Xercès, raconte que l'empire des Assyriens sur l'Asie avait duré 500 ans lorsqu'il fut renversé par les Mèdes; qu'après cet événement, le pays n'eut point de rois pendant plusieurs générations, et que chaque ville ou canton se gouverna démocratiquement. Plusieurs années s'étant ainsi écoulées, ajoute-t-il, Kyaxarès, homme devenu célèbre par sa justice, fut élevé à la royauté par les Mèdes. Ce premier roi soumit à son pouvoir les peuples voisins, et commença de former un puissant empire. Ses descendants continuèrent d'en reculer les limites jusqu'au règne d'Astyages qui fut vaincu par Kyrus, chef des Perses. Nous n'indiquons en ce moment que la substance des faits; nous en développerons les détails par la suite en lieu convenable. D'après Hérodote, l'élection de Kyaxarès par les Mèdes correspond à l'an 2 de la 17e olympiade[259] (711 avant J.-C.).