«Mais quel était ce Kyrus qui détruisit l'empire de Krœsus? comment les Perses obtinrent-ils l'empire de l'Asie? Ce sont des détails qu'exige l'intelligence de cette histoire. Je prendrai pour guide quelques Perses qui ont moins cherché à relever les actions des Kyrus qu'à écrire la vérité, quoique je n'ignore pas qu'il y ait sur ce prince trois autres sentiments.»
Ainsi, ce n'est pas seulement l'opinion et les calculs d'Hérodote que nous trouvons dans son ouvrage, ce sont les calculs des Perses savants et impartiaux. Il continue:
§ XCV. «Il y avait 620 ans que les Assyriens étaient les maîtres de la Haute-Asie, lorsque les Mèdes commencèrent les premiers à se révolter. Ayant combattu avec courage et constance contre les Assyriens, pour la liberté, ils l'obtinrent et brisèrent le joug. Les autres nations imitèrent les Mèdes.»
Voilà une durée de 520 ans bien différente des 1306 de Ktésias; et cependant l'on ne peut pas dire qu'Hérodote ait désigné d'autres époques d'origine et de fin; car cette fin opérée par les Mèdes, est bien celle de Sardanapale dont notre historien cite le nom dans une anecdote tout-à-fait convenable à ce prince[262]. Et cette origine est bien celle qui eut lieu sous Ninus, puisque la durée des rois lydiens, en remontant de Candaules à Agron, fils de Ninus, cadre parfaitement avec le calcul présent, comme nous l'allons voir. Poursuivons.
«Alors tous les peuples du continent se gouvernèrent par leurs propres lois. Mais voici comment ils retombèrent sous la tyrannie: il y avait chez les Mèdes un sage nommé Deïokès, fils de Phraortes: ce Deïokès, épris de la royauté, suivit ce plan de conduite pour y parvenir. Les Mèdes vivaient divisés par bourgades. Deïokès considéré depuis du temps dans la sienne, y pratiquait[263] la justice avec d'autant plus de soin, que dans toute la Médie les lois étaient méprisées, et qu'il savait que ceux qui sont injustement opprimés détestent l'injustice: les habitants de sa bourgade, témoins de ses mœurs, le choisirent pour juge, etc., etc.» Hérodote raconte ensuite comment les autres bourgades l'élurent aussi, comment il feignit d'abdiquer et fut élu roi par toutes les tribus des Mèdes; enfin, comme il bâtit la ville d'Ekbatane aux sept enceintes, et constitua un gouvernement sage et vigoureux: «Or Deïokès, ajoute-t-il (§ CI), réunit tous les Mèdes en un seul corps (de nation), et il ne régna que sur eux.»
§ CII. «Après un règne de 53 ans, Deïokès mourut; son fils Phraortes lui succéda. Le royaume de Médie ne suffit point à son ambition; il attaqua d'abord les Perses, et ce fut le premier peuple qu'il assujettit; avec ces deux nations, l'une et l'autre très-puissantes, il subjugua ensuite l'Asie, etc., etc.»
Voilà le texte d'Hérodote; comparons-lui la citation qu'en fait Diodore.
Hérodote dit que les Assyriens régnèrent 520 ans. Diodore lui fait dire 500, et suppose l'interrègne de plusieurs générations. Hérodote, au contraire limite cet interrègne à un temps très-court. Il appelle Deïokès le roi élu; Diodore y substitue Kyaxarès, trompé par l'identité du nom de leurs pères, les deux Phraortes, dont l'un fut roi et l'autre plébéien; ce qui prouve que Diodore a cité de mémoire avec une excessive légèreté: enfin il attribue au roi élu (Deïokès) les conquêtes qui ne furent faites que par ses successeurs. Avec de si fortes méprises quelle confiance peut mériter un abréviateur? Mais à qui attribuerons-nous l'erreur grossière de placer Ninive sur l'Euphrate? erreur répétée à trois reprises, et qui ne saurait venir des copistes. Diodore ne peut s'en laver, mais Ktésias en est-il bien pur? S'il eût écrit le Tigre, Diodore ne l'eût-il pas copié? Un second fragment de Ktésias, relatif aux Perses[264], nous présente deux autres erreurs, qui dans leur genre ne sont guère moins graves que celle-ci; car il va seul contre toutes les notions de l'antiquité, lorsqu'il donne dix-huit ans de règne à Cambyse, qui n'en régna que sept et demi, et 31 à Darius, qui en régna 36. Non-seulement il est démenti par la liste officielle des rois chaldéens, dite Kanon de Ptolomée[265], et par Hérodote, mais encore par les chronologies égyptienne et grecque, dont les rapports avec Xercès, Darius, Cambyse et Kyrus, sont établis d'une manière certaine, sur les époques de Salamine, de Platée, du passage de Xercès, du combat de Marathon, de la mort d'Amasis, de Polycrate, de Kyrus, de Pisistrate, etc.; de manière que si les deux nombres de Ktésias étaient admis, tout serait disloqué. Ainsi tout concourt à prouver que Ktésias en général a été peu-soigneux, et que dans les matières scientifiques, l'on ne peut lui accorder qu'une confiance très-circonspecte; actuellement il s'agit d'analyser le plan d'Hérodote, et de fixer d'abord l'époque de la révolte des Mèdes et de la ruine des Assyriens, afin de trouver, 520 ans plus haut, la date de leur fondateur Ninus.
§ Ier.
Calculs d'Hérodote comparés à ceux des Hébreux; dissonance qui en résulte.
D'après Hérodote, ou plutôt d'après les savants perses, dont il reçut ses documents sur Kyrus et sur ses ancêtres, les Mèdes, depuis leur révolte contre les Assyriens jusqu'à leur asservissement par les Perses, n'eurent que 4 rois qui, de père en fils, se succédèrent dans l'ordre suivant: