«Amon, selon le texte grec des Septante, régna 12 ans, et selon le texte hébreu, 2 ans (seulement).»
Or Eusèbe a écrit sa chronique avant le concile de Nicée; donc il eut en main, ou ce manuscrit (ce qui doublerait sa valeur, mais cela n'est point probable), ou bien il en eut un autre déja ancien et regardé comme authentique, ce qui est le vrai cas: par conséquent notre leçon a été et est une leçon orthodoxe, et la seule orthodoxe primitive. Pourquoi donc le Syncelle a-t-il traité ici Eusèbe de menteur? Parce que le concile de Nicée ayant adopté et consacré un autre manuscrit, ce manuscrit consacré devint le type exclusif, le régulateur impérieux de toutes les copies: tous les manuscrits furent corrigés d'après lui, sous peine de rébellion et de schisme, et nos deux variantes ne se sont sauvées que par accident; et néanmoins le Syncelle lui-même eut en main un troisième manuscrit différent de celui du Vatican: car à l'article Phakée Ier, 7e roi de Samarie, il dit que ce prince régna dix ans[273], tandis que le manuscrit du Vatican, modèle de nos imprimés, lit 2 ans, comme l'hébreu. Mais d'où proviennent ces variantes et ces différences si anciennes de manuscrits grecs à manuscrits, et de texte grec à texte hébreu? jetons un coup d'œil sur cette question intéressante, mais voilée de beaucoup de préjugés.
§ VI.
Coup d'œil sur l'histoire des manuscrits juifs.
LA chronique intitulée les Rois que nous possédons, en y comprenant même cette intitulée Samuel, est, comme l'on sait, un abrégé, un extrait de livres hébreux plus anciens et plus volumineux. L'on y trouve répétée cette phrase après la mort de la plupart dés rois... «Le reste des actions de ce roi se trouve écrit dans les commentaires, ou Archives des rois de Juda.» L'on y trouve même la citation d'une histoire du règne d'Ozias, écrite par Isaïe, et livre d'un nommé Ichar, ou le juste, postérieur à David; et encore des fragments entiers de Jérémie. Cette chronique est donc une compilation posthume en tardive d'écrits originaux: et l'habileté, la fidélité du compilateur sont devenues la mesure de l'exactitude du livre, sans compter la fidélité des premiers auteurs. Cette compilation n'a pu être faite avant le règne d'Evil-Mérodak, roi de Babylone, où elle se termine; et elle doit ne l'avoir été que bien plus tard. On l'attribue à Esdras; ce qui est possible, mais non pas démontré. Elle a dû avoir deux motifs.
1° Les manuscrits originaux étant sans doute uniques, chacun pour leur sujet, le compilateur anonyme, bien sûrement lévite, s'acquit un grand mérite en faisant connaître leur contenu d'une manière quelconque, et en composant un livre court, facile à copier, et à répandre.
2° Tous les livres hébreux composés avant la captivité de Babylone, avaient été écrits dans le caractère ancien et national, qui est le phénicien-samaritain. Pendant la captivité, la portion de ce peuple qui résida à Babylone, fut par l'ordre du roi élevée dans les mœurs et dans les sciences chaldaïques, par conséquent elle contracta l'usage du caractère chaldéen, qui est l'hébreu actuel. Après la captivité, cette portion, composée spécialement des riches et des prêtres, trouva incommode l'usage de l'ancien caractère; il tomba en désuétude, et ce fut rendre un service agréable aux lettres, que de faire en caractères chaldaïques un extrait des livres écrits en caractère samaritain. Par la suite les originaux périrent d'accident ou de vétusté; l'extrait se répandit et subsista. Les livres nouveaux n'impriment pas un très-grand respect. Les prêtres qui s'en procurèrent des copies, purent avoir de bonnes raisons de faire quelques corrections, d'émarger quelques notes.... de là des variantes premières. Le silence et la paix du règne des Perses couvrirent ces opérations. Alexandre parut; les guerres survinrent, les manuscrits autographes périrent, ou ne furent plus connus. Les Juifs, depuis leur dispersion par les Assyriens et les Babyloniens, s'étaient répandus dans tout l'empire perse... Protégés par Alexandre et par les Ptolomées, ils eurent des relations actives de commerce et de finance avec les Grecs; leur jeunesse en apprit la langue. Le second Ptolomée fonda la bibliothèque d'Alexandrie[274]: le directeur de Démétrius, ami des arts, voulut avoir les livres juifs; leur traduction fut peut-être sollicitée par la puissante corporation juive qui habitait cette ville. Un de ses lettrés, plusieurs années ensuite, sous le nom supposé d'Aristæas, raconta cet événement avec des circonstances fabuleuses, que la crédulité admit, mais qu'une judicieuse critique a démontré n'être qu'un tissu d'invraisemblances[275]. Ce travail, comme tous les travaux de ce genre, dut être fait par des hommes savans, par conséquent peu riches, qui furent encouragés et payés par ceux qui l'étaient. La diversité de leur style prouve la diversité de leurs personnes, de même que la différence d'une foule de passages avec notre texte hébreu, qu'ils paraphrasent souvent, prouve qu'ils ont été bien moins scrupuleux que nous, ou qu'ils ont eu d'autres manuscrits: d'ailleurs, plusieurs erreurs avérées en géographie, démontrent qu'à cette époque la chaîne des bonnes traditions était déja rompue. Le manuscrit provenu de ce travail dut être déposé dans la bibliothèque publique du roi Ptolomée, et devenir la matrice de tous ceux qui se sont répandus. Jamais on ne l'a cité. Il aura été brûlé dans l'incendie, sous Jules-César... De copie en copie, les fautes des écrivains introduisirent des variantes, et le texte grec eut les siennes comme l'hébreu: un peu plus d'un siècle après cette opération, les rois grecs furent chassés de Judée pour leurs vexations; l'esprit juif se retrempa sous les Asmonéens. On voulut ramener les anciens usages: l'on frappa des médailles en caractère samaritain, c'est-à-dire en hébreu ancien. L'on écrivit en hébreu des livres qui furent supposés anciens, tels que Daniel, Tobie, Judith, Susanne, etc. Les Paralipomènes, c'est-à-dire les choses omises (par le livre des Rois) furent composés par rivalité, et leur auteur anonyme, bigot et obscur, bien moins instruit que celui des Rois, introduisit de véritables erreurs de fait et de géographie: sans doute, c'est à cette période peu connue dans ses détails, qu'il faut attribuera le grand schisme survenu entre l'hébreu et le grec, sur la chronologie des patriarches, dont l'un compte depuis la création juive jusqu'à notre ère, 5508 ans, tandis que l'autre n'en compte pas 4000. La puissance romaine ramena dans l'Asie, de préférence au latin, l'idiome grec, qui n'avait pas péri. Le christianisme naquit: les querelles de secte s'allumèrent, les manuscrits se multiplièrent et s'altérèrent; chaque église eut le sien. Enfin après 320 ans d'anarchie, le concile de Nicée fit sortir du sein des factions cette unité de doctrine toujours sollicitée par le pouvoir politique et civil. Nos quatre évangiles furent choisis sur plus de trente; le manuscrit d'où viennent nos bibles, le fut aussi sans discussion: elle n'eût pas fini. Dès lors tout ce qui différa fut proscrit. Omar survint au 7e siècle... La bibliothèque d'Alexandrie fut brûlée, et ce n'est que parce que la chronique d'Eusèbe, écrite avant le concile, a sauvé une phrase, et que la ville d'Alexandrie, foyer de savoir, garda son indépendance, que nous sont parvenues, à travers tant de hasards, deux étincelles de vérité. Vantons-nous de la posséder sur tant d'autres points!
Mais revenons à l'époque de l'an 717, reconnue par les Juifs, comme par Hérodote, pour être celle de la prise de Ninive et de la mort d'Asardanaphal. Un monument asiatique très-ancien nous en fournit un nouveau témoignage: nous le devons, à l'Arménien Moïse de Chorène, écrivain du cinquième siècle, faible par lui-même, mais précieux par les fragments qu'ils nous a transmis: écoutons-le[276].
§ VII.
Monument arménien confirmatif de notre solution.
«Arshak, devenu roi et fondateur de l'empire parthe[277], après avoir chassé les Macédoniens de l'Orient et de l'Assyrie, établit roi d'Arménie son frère Valarshak, qui prit pour capitale la ville de Nisbin. Ce prince voulant savoir s'il commandait à un peuple lâche ou courageux, désira de connaître son histoire. Après quelques recherches, il découvrit un Syrien nommé Mar-Ibas, versé dans les langues grecque et chaldaïque, et il l'adressa à son frère, avec une lettre (que cite textuellement Moïse), afin que les archives royales lui fussent ouvertes. Mar-Ibas, bien accueilli d'Arshak, eut la permission de visiter le dépôt royal des livres à Ninive[278], et il y découvrit un volume écrit en grec, avec ce titre: Ce volume (ou rouleau) a été traduit du chaldéen en grec, par l'ordre exprès d'Alexandre. Il contient l'histoire véritable des (temps) anciens qu'il dit commencer à Zeruan, Titan et Apetosthes, etc. Mar-Ibas, ayant retiré de ce volume tout ce qui était relatif à notre nation arménienne, apporta à Valarshak son travail, que ce prince fit conserver avec soin. C'est de ce livre, dont l'exactitude nous est constatée, que nous allons tirer nos récits, jusqu'au Chaldéen Sardanapale, et même après lui.»
Moses nous donnant ensuite, page 53, la liste des princes arméniens, selon Mar-Ibas, comparée à celle des rois assyriens, selon Eusèbe ou Kephalion, qu'il cite page 48, établit la correspondance suivante: