2° Ont-ils tenu compte de cet état secondaire, ou royaume posthume, qui se composa après la mort de Sardanapale, et qui dura 120 à 121 ans, depuis 717 jusqu'en 597?
3° Ktésias et ses copistes, après avoir doublé la liste des Mèdes pour le nombre des rois et pour la durée, n'auraient-ils pas fait quelque chose de semblable relativement aux Assyriens?
Si nous avions les livres mêmes de ces écrivains, la démonstration pour ou contre deviendrait facile, mais en leur absence, les moindres indices deviennent pour nous de fortes présomptions après le premier exemple. Commençons par la première de nos questions.
Ninive ayant été prise deux fois par les Mèdes, d'abord en 717, sous Arbâk, puis en 597, sous Kyaxarès, nous disons que la ressemblance de ces deux faits a été insidieuse, et a pu causer la confusion de leurs dates. Un passage d'Alexandre Polyhistor, cité par le Syncelle (p. 210), s'explique très-bien par cette hypothèse, et reste entièrement absurde, si on le prend à la lettre.
«Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor, est appelé Sardanapale par Polyhistor, qui dit qu'il envoya vers Astyag, satrape de Médie, demander sa fille Aroïte en mariage pour son fils Nabukodonosor... Le roi des Chaldéens, Sarak, lui ayant confié ses troupes, il (Nabo-pol-asar) tourna ses armes contre Sarak lui-même, et contre la ville de Ninive. Sarak, éprouvanté de cette attaque, mit le feu à son palais, et se brûla lui-même, et l'empire des Chaldéens et de Babylone passa aux mains de Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor.»[313]
Dans ce récit, le roi des Chaldéens, qui se brûle dans son palais de Ninive, attaqué par l'un de ses généraux rebelle, est évidemment Sardanapale. Sarak est un mot chaldéen qui signifie prince, commandant, et qui paraît avoir été commun à tous, ou du moins à plusieurs rois assyriens; et cela prouve que Polyhistor, ou son auteur Eupolème, puisa aux sources. Si à ce mot on ajoute la désinence emphatique oun, l'on a Sarakoun, ou plutôt Sarkoun, très-analogue au Sargoûn dont parle Isaïe, chap. XX, lorsqu'il dit: L'année que Tartan, envoyé par Sargoûn, roi d'Assyrie, vint assiéger Azot et la prit. Ce Tartan est bien connu pour l'un des généraux de Sennacherib, cité dans le livre des Rois comme assiégeant Azot; et Sennacherib n'est certainement point le Sarak[314] qui se brûla. Lors même que Tartan eût pris Azot, sous Sardanapale (ce qui est invraisemblable), Sardanapale reste toujours le Sarak de Polyhistor. Dire qu'il soit Nabopolasar, est une grossière méprise, qui semble appartenir au Syncelle. Nabopolasar régna depuis 625 jusqu'en 605, parallèlement à Kyaxar, dont effectivement il avait obtenu la fille pour épouse de Nabukodonosor, vers l'an 607. Ainsi Aroïte ne fut point fille, mais sœur d'Astyag, roi en 594. Nabukodonosor seconda Kyaxar, dit Astibar, au siège de Ninive, en 597. Pourquoi Nabukodonosor et son père se trouvent-ils mêlés avec Sardanapale, mort 120 ans auparavant, l'an 717? Parce que l'historien a confondu la première prise de Ninive avec la seconde, et qu'il a pris Nabopolasar pour Mardokempad-Bélèsys, son antécesseur. Mais s'il a confondu ces deux événemens et leurs dates, qu'a-t-il fait du temps que dura cet état secondaire de Ninive, qui eut lieu de 717 à 597? Pourquoi ni Ktésias, ni Képhalion, ni Castor, ni leurs copistes, ne disent-ils pas un seul mot de cet état? Hérodote est le seul qui nous l'ait fait connaître; encore ne dit-il pas quel fut son régime, soit monarchique, soit aristocratique ou républicain. Écoutons-le:
§ CII. «Or, Deïokès ne régna que sur les Mèdes. Son fils Phraortes (lui ayant succédé), le royaume des Mèdes ne suffit point à son ambition: il attaqua d'abord les Perses, et il les subjugua. Avec ces deux nations, l'une et l'autre puissantes... il marcha de conquêtes en conquêtes, jusqu'à son expédition contre ceux des Assyriens qui habitaient (le pays) de Ninive, ci-devant maîtres de tous les autres, mais affaiblis par la défection de leurs alliés; du reste encore assez forts. Il périt dans cette expédition (en 635).»
Mais pourquoi ces Assyriens de Ninive, ci-devant maîtres de tous les autres, formaient-ils, un état particulier encore assez fort?. «Parce qu'après le renversement de leur empire par Arbâk (en 717), les Mèdes s'étant rendus indépendans (§XCVI), les autres nations les imitèrent, et tous les peuples de ce continent se gouvernèrent par leurs propres lois...» Les Assyriens de Ninive formèrent donc aussi un état indépendant et libre.
«Kyaxarès ayant succédé à son père Phraortes, fit d'abord la guerre aux Lydiens,... puis il revint contre les Assyriens de Ninive, pour venger la mort de son père... Déjà il les avait vaincus, et il assiégeait leur ville, lorsque l'irruption des Scythes (en 625) le força de se retirer (en Médie). Ayant chassé les Scythes 28 ans après, il revint, contre Ninive, la prit, et s'assujettit tous les (peuples) Assyriens, excepté ceux de la Babylonie.»
Ainsi il est évident qu'après le grand empire de Ninive, un second état se recomposa et subsista un peu moins de 120 ans, puisqu'il lui fallut quelque temps pour se recomposer. Or, si l'on ajoute aux 520 ans du premier empire les 120 ans du second état, l'on a une somme totale de 640 ans, depuis l'an premier de Ninus en 1237 jusqu'à la ruine de Ninive en 597; et si les historiens n'ont pas distingué les deux prises de cette ville, l'une en 717, l'autre en 597; si Ktésias en particulier a doublé les Assyriens comme les Mèdes, nous devons, dans les nombres qui nous sont présentés, tant par lui que par les autres, voir paraître le double de nos nombres; savoir, tantôt le double de 520 égal à 1040; tantôt le double de 640 égal à 1280, et peut-être même le simple nombre de 120 ajouté à 1040, égal à 1160, etc... Voyons s'il se présentera quelque chose de semblable.