D'abord nous avons cette phrase remarquable de Képhalion, citée par le Syncelle (ci-devant, page 477)..... Or, environ 640 ans après Ninus, Bélimus s'empara de l'empire des Assyriens..... Voilà juste la seconde prise de Ninive; 520 et 120 font 640: plus 597, total, 1237: ici Bélimus-Bélésys est pris pour Kyaxar. Képhalion à donc confondu la seconde prise avec la première, comme l'a fait Polyhistor[315].

2° Nous avons le résume de Castor, qui, selon Eusèbe et le Syncelle, comptait 1280 ans pour durée de l'empire de Ninive..... Or, 1280 est si exactement le double de 640, qu'il est presque impossible qu'il ait eu une autre source. Mais ce qui convertira notre conjecture en fait, est un autre passage de Castor, cité par le Syncelle[316]:

«Il y a des auteurs qui assurent qu'après Sardanapale, l'empire des Assyriens passa à Ninus: c'est l'opinion de Castor, qui dit: J'ai placé en première ligne les rois assyriens du sang et de la dynastie de Bélus. Quoiqu'il n'y ait rien de certain sur le temps du règne de ce prince, j'ai dû tenir compte de son nom. J'ai posé Ninus en tête de mon tableau chronographique, et je me trouve finir à Ninus, successeur de Sardanapale.»

Quelques modernes, et entre autres le traducteur d'Hérodote, ont supposé, d'après ce passage, que les Ninivites, devenus libres, rappelèrent les enfans de Sardanapale, confiés au fidèle Cotta, gouverneur de Paphlagonie, et que le nouveau roi prit le nom de Ninus. Mais le récit de Ktésias en Diodore, et celui d'Hérodote, n'accordent pas le plus léger appui à cette hypothèse. Au contraire, notre analyse dévoile et rend saillante la méprise de Castor, qui, en doublant la durée de Ninive, a doublé la dynastie de Ninus; et notre explication trouve encore un autre appui dans le récit suivant d'Agathias[317].

«Ninus paraît avoir le premier établi cet empire: après lui régna Sémiramis, puis la postérité (de ces deux fondateurs) jusqu'à Bélus Derkétade (c'est-à-dire descendant de Derkéto, qui est Sémiramis).... Alors la lignée de Sémiramis se trouvant finir à ce Bélus, un certain Bélitaras, intendant des jardins du palais (bostangi-bachi), s'empara du sceptre par des moyens qui tenaient du prodige, et il le transmit à sa race (ou caste), selon le récit de Bion et de Polyhistor, jusqu'à ce que l'autorité avilie sous Sardanapale, fut arrachée aux Assyriens par le Mède Arbâk et le Babylonien Bélésys. Sardanapale ayant été tué, l'empire passa aux Mèdes, un peu plus de 1306 ans depuis l'élévation de Ninus, comme le dit Diodore d'après Ktésias. Les Mèdes se trouvèrent donc derechef en possession de la suprématie (ou de l'empire).»

Que le lecteur pèse bien ces phrases: La famille de Sémiramis et de Ninus régna jusqu'à Bélus Derkétade... Alors un étranger, grand officier du palais, s'empara du sceptre par des moyens qui tenaient du prodige, et cet étranger se nomme Bélitaras. N'est-ce pas là clairement Bélésys avec ses prédictions astrologiques? Ktésias, dans Diodore, assure que Sardanapale, 30e roi, descendait directement, de père en fils, de Ninus. Donc il est le même que Bélus Derkétade, dernier rejeton de Ninus et de Sémiramis. Après Bélitaras revient une seconde lignée, dont le dernier est Sardanapale;... donc cette lignée est une répétition de la première, puisque ce prince descendit de Ninus; et remarquez ce mot: les Mèdes se trouvèrent derechef en possession de l'empire. Le doublement n'est-il pas évident? Le nombre 1306 contient deux fois 640, plus 26 ans. Nous n'apercevons pas d'où ces 26 ans proviennent, mais il suffit d'être assuré de l'opération principale; les accessoires ont pu dépendre de quelques accidens de calcul ou d'interpolation de règne, qui sont sans conséquence.

De tout ce que nous avons dit dans les articles précédents, il résulte:

1° Que Ktésias a sciemment et systématiquement doublé la liste des rois mèdes, afin de faire coïncider les calculs assyriens avec les calculs grecs sur la prise de Troie;

2° Que, par une suite du même système, il paraît qu'un doublement semblable a eu lieu pour les temps assyriens, sans que la démonstration puisse en être faite aussi rigoureusement, parce que nous n'avons ni la liste d'Hérodote ni les livres de Ktésias et autres autographes, et que l'on ne peut accorder aucune confiance à leurs copistes, Eusèbe, le Syncelle, etc.[318];

3° Que la fausseté du système chronologique de Ktésias n'entraîne pas néanmoins la nullité de tous ses récits historiques, puisque la plupart des faits que nous avons eu occasion d'en tirer, s'amalgament très-bien avec la chronologie d'Hérodote. Nos recherches à cet égard nous ont fait découvrir un exemple curieux et instructif, dans la personne de cet Araïos, roi des Arabes, que Ktésias dit avoir été l'allié de Ninus et le coopérateur de ses conquêtes. En feuilletant les chroniques des Arabes, modernes, nous avons été surpris d'y trouver un roi homérite de l'Iémen, réunissant le nom et les qualités décrites, avec cette circonstance particulière, que l'époque à laquelle appartient ce roi, coïncide avec celle de Ninus dans le système d'Hérodote, c'est-à-dire qu'elle tombe à la jonction des 12e et 13e siècles avant notre ère (entre 1190 et 1230). Nous pensons que cette anecdote sera d'autant plus agréable au lecteur, que la branche d'histoire dont nous la tirons est presque entièrement inconnue à nos compilateurs modernes.