HÉRODOTE attribue cinq grands ouvrages à Nitokris.

«1° Elle fit creuser au-dessus de Babylone, à l’Euphrate, un nouveau lit qui rendit son cours si tortueux, que les navigateurs passaient trois fois de suite en trois jours près du bourg d’Arderica. Ce travail eut pour objet spécial d’arrêter les Mèdes.

«2° Elle fit construire dans la ville, et des deux côtés de la rivière, un quai en briques.

«3° Elle établit dans le lit du fleuve mis à sec, des piles de pont sur lesquelles on plaçait pendant le jour des madriers que l’on retirait le soir, pour empêcher les habitants d’une rive d’aller voler ceux de l’autre.

«4° Elle fit creuser un vaste lac de 420 stades de circuit, pour y dériver les eaux du fleuve dans les débordements. (Cela dut lui servir pour fonder le pont.)

«5° Avec les terres tirées de ce lac, elle éleva une digue prodigieuse pour contenir l’Euphrate.»

Aucun de ces travaux n’est attribué par Bérose à Nabukodonosor; mais plusieurs semblent se confondre avec ceux de Sémiramis.

En se rappelant que Nabukodonosor épousa, du vivant de son père, une fille du roi mède Kyaxar (vers l’an 606), on peut se demander si cette princesse, nommée Aroïté, fut la même que Nitokris; cela ne serait pas impossible, quoique peu probable au premier aspect. Kyaxar, comme tous les rois d’alors, avait plusieurs femmes. Aroïté a pu naître d’une autre mère que de celle d’Astyag, héritier de Kyaxar; et selon les mœurs des harem, ces mères rivales les auront élevés dans une mutuelle antipathie. Aroïté, devenue épouse de Nabukodonosor, aura pu redouter, haïr Astyag avec d’autant plus de force, qu’elle aura mieux connu son ambition et ses perfidies. Ce serait pour elle qu’aurait été construit le jardin suspendu.

Mais alors pourquoi son fils Labynet ne fut-il pas héritier de Nabukodonosor au lieu d’Evil-Mérodak, qui ne nous est point représenté comme un fils aîné, ni comme un homme âgé? Ces incidents domestiques ne sont point expliqués par les auteurs, et l’on n’a pas le droit d’y suppléer. Bérose même ajoute à l’embarras, quand il dit que les conjurés qui tuèrent Labo-[87]-roso-achod, élurent à sa place un certain Babylonien appelé Nabonides; comment omet-il de dire qu’il fut fils du grand Nabukodonosor?

Quoi qu’il en soit des circonstances, il suffit à la chronologie que l’époque de Nitokris soit connue et déterminée. Supposons que la régence date de l’an 595, premier d’Astyag, et partons de là pour calculer l’époque de Sémiramis. Hérodote dit qu’elle précéda Nitokris de cinq générations: ce vague de mots cinq générations, est remarquable; il faut qu’Hérodote ait ici manqué de date fixe, de nombre précis. Si nous évaluons les générations selon son système, c’est-à-dire à 3 pour 100 ans, les cinq générations nous donnent 166 ans, qui, ajoutés à 595, placent Sémiramis vers l’an 761, 14 ans avant Naboun-asar, et quarante-cinq ans avant la ruine de Ninive, par Bélésys et Arbâk. Cette date, dont aucun autre écrivain n’a fait mention pour Sémiramis, a beaucoup embarrassé les chronologistes; les uns ont supposé qu’il y avait erreur de copiste dans le nombre cinq, et qu’il fallait lire quinze. Les quinze générations vaudraient alors dans le système grec 500 ans, et Sémiramis, dans nos calculs, serait placée vers l’an 1100 ou 1095; ce qui produit cent ans de différence avec la date que nous avons trouvée par un autre calcul d’Hérodote être l’an 1195[88]. D’autres critiques ont pensé que c’était une Sémiramis IIe du nom, et quelques-uns en ont même fait l’épouse de Nabounasar; mais l’on voit que l’avènement de ce prince, en 747, est postérieur de 14 ou 15 ans à la date donnée par Hérodote (761), et, de plus, la supposition est sans autorité.