Après avoir réfléchi sur certaines circonstances du récit d’Hérodote, nous avons cru découvrir à cette difficulté une solution plus simple et plus vraie. Le lecteur n’a pas oublié que cet historien voyageur consulta les prêtres de Babylone, les chaldéens desservant le temple de Bélus; par conséquent les notions qu’il en reçut furent conformes au système chaldéen, tel que Bérose nous l’expose. Or, dans ce système, le roi chaldéen Nabounasar était le premier roi de Babylone; aucun autre n’était connu ou censé avoir existé avant lui. Néanmoins, comme le règne de Sémiramis était trop notoire dans Babylone, où ses ouvrages étaient des témoins vivants[89], le nom de cette reine ne put être entièrement supprimé; seulement il se trouva précéder immédiatement Nabounasar, sans supposer de lacune, précisément comme il est arrivé chez les Perses par la suppression qu’Ardeschir fit d’un grand nombre de règnes entre celui d’Alexandre et le sien. Hérodote a donc été nécessairement induit en erreur par les Chaldéens; et comment l’eût-il évitée, lorsque Bérose lui-même l’a commise, soit de bonne foi, soit de dessein prémédité, par un effet de cet esprit brahminique, c’est-à-dire mystérieux et dissimulé, qui caractérise les prêtres anciens. Par la suite, Hérodote, confrontant cette donnée aux calculs qu’il avait reçus à Memphis et à Ekbatanes, des savants perses et égyptiens[90], dut éprouver beaucoup d’embarras; mais subjugué par l’autorité, il écrivit d’abord, selon son usage, sans se faire garant, et il nous en avertit par ces mots: Voilà ce que les Chaldéens racontent du dieu Bel; cela ne me paraît pas croyable, mais ils l’assurent.

Si notre explication est juste, la Sémiramis d’Hérodote n’est pas autre que celle de Ktésias, la fondatrice de Babylone, et nous trouvons plusieurs appuis à cette assertion:

1° Le silence absolu de tous les anciens sur une Sémiramis II, placée à la date que donne Hérodote;

2° Un passage d’Étienne de Bysance, qui dit: «Babylone n’a pas été bâtie par Sémiramis, comme le dit Hérodote.»

Hérodote ne parle qu’une seule fois de Sémiramis, qui éleva les digues remarquables auxquelles Babylone dut l’assainissement de son terrain. Étienne de Bysance a donc considéré cette Sémiramis comme la fondatrice dont parle Ktésias.

3° En parlant de Babylone, Hérodote dit ailleurs: «Après la subversion de Ninive (en 717 sous Sardanapale) Babylone devint la capitale des «rois assyriens.» Ne semble-t-il pas croire que Babylone n’eut de rois que depuis cette époque très-voisine de Nabounasar, mort en 733?

4° Ensuite, après avoir parlé de ce que firent à Babylone les rois Darius et Xercès, il ajoute:

«Cette ville a eu plusieurs autres rois: ce sont eux qui ont plus amplement orné ses murs et ses temples.» Ces derniers mots font allusion aux portes d’airain posées par Nabukodonosor, et à ses dépouilles opimes mentionnées par Bérose; mais en même temps elles impliquent la construction des murs comme antérieure et déjà faite[91]. Hérodote poursuit:

«Parmi ces rois l’on compte deux femmes: la première, nommée Sémiramis, vécut cinq générations avant la seconde.»

Remarquez qu’Hérodote n’a pas dit cinq règnes: il y eût en contradiction avec l’autre phrase, Babylone a eu plusieurs autres rois. Le mot plusieurs cadre bien avec le nombre du kanon de Ptolomée, qui compte 21 règnes depuis Nabounasar jusqu’à Kyrus; mais si Hérodote eût connu ceux qui s’écoulèrent entre Sémiramis et Nabounasar, dans un espace de plus de 440 ans, se fût-il contenté du mot plusieurs? Il a donc ignoré ceux-là.