5° Enfin, si notre explication est fausse, n’est-il pas bien singulier de voir le calcul chaldéen d’Hérodote donner 14 ans de règne à Sémiramis (de 761 à 747), précisément comme nous l’avons trouvé ci-dessus par le calcul des Assyriens?

Il est probable que lorsque cet historien voulut rédiger son histoire d’Assyrie, il s’aperçut de la lacune du système chaldéen, de sa discordance avec le système ninivite; que cette difficulté devint pour lui un motif de dégoût, un obstacle radical à la publication de son livre; en même temps que cette erreur, glissée dans l’ouvrage qui nous reste, a dû être l’un des arguments efficaces dont se servit Ktésias pour l’attaquer et le discréditer. Il nous reste deux mots à dire sur les ouvrages de Nitokris. (Voyez pag. 142 ci-dessus.)

Les trois grands détours de l’Euphrate paraissent lui appartenir sans opposition, mais son pont ressemble beaucoup à celui de Sémiramis. Ne peut-on pas croire que Nitokris l’aura trouvé très-dégradé et qu’elle l’aura réparé et orné?

La dérivation du fleuve et le creusement du grand réservoir ou lac sont des annexes du pont, que Sémiramis dispute également. Ce ne fut probablement qu’imitation et répétition de la part de Nitokris.

De toutes ces discussions il résulte assez clairement, d’une part, que les ouvrages fondamentaux de Babylone appartiennent réellement à Sémiramis, et que les livres assyriens à cet égard ont été mieux instruits et plus fidèles que ceux des Chaldéens; mais, d’autre part, il semble également vrai de dire que long-temps avant cette reine il existait au même local un temple très-célèbre du dieu Bel; et parce que les anciens temples en général étaient fortifiés pour la sûreté des prêtres, et qu’à raison des pèlerinages dont ils étaient le but, leur voisinage était très-habité, il y a tout lieu de croire qu’il exista une ville de Babel ou Babylon, antérieure à celle de Sémiramis; et à cet égard l’assertion de Bérose et de Mégasthènes est confirmée par d’autres témoignages positifs et par divers raisonnements d’induction.

Diodore de Sicile[92], en parlant des grands et nombreux ouvrages que Sésostris, au retour de ses conquêtes, fit exécuter par les captifs des peuples qu’il avait vaincus, s’autorise des livres et des monuments égyptiens, pour nous apprendre «qu’un certain nombre de prisonniers amenés de la Babylonie, ne purent supporter patiemment la dureté des travaux, et qu’étant parvenus à s’échapper ils s’emparèrent d’un lieu très-fort situé au bord du Nil; que de cet asile ils firent dans le voisinage des excursions et des pillages pour subsister, jusqu’à ce qu’une amnistie leur ayant été offerte ou accordée, ils donnèrent le nom de Babylon au local choisi par eux pour y habiter.»

Or si, comme les chronologistes en sont d’accord, sur la foi d’Hérodote, le roi égyptien Sésostris revint de ses conquêtes vers l’an 1348 avant J.-C., il s’ensuit qu’il existait des Babyloniens, et par conséquent une Babel dès cette époque, plus de 150 ans avant Sémiramis. Diodore ajoute immédiatement cette observation remarquable:

«Je n’ignore pas que Ktésias de Knide donne une autre origine à plusieurs des villes d’Égypte qui ont des noms étrangers, lorsqu’il dit qu’un certain nombre de gens de guerre, venus en Égypte à la suite de Sémiramis, y bâtirent des villes qu’ils appelèrent du nom de leur patrie.»

Dans cette opinion de Ktésias nous trouvons deux invraisemblances choquantes. 1° Comment Babylone, à peine bâtie par Sémiramis, à peine ayant un premier noyau d’habitants en sa vaste enceinte, eût-elle pu fournir une colonie? et comment ces colons, tous nés hors de Babylone, auraient-ils appelé patrie un lieu auquel ils étaient étrangers?

2° Comment les Égyptiens, après le passage supposé de Sémiramis, qui dut être de courte durée, auraient-ils laissé parmi eux des étrangers faibles, sans appui, et qui leur étaient odieux par principe de religion et de politique? L’origine de ces villes étrangères, attribuée aux captifs de Sésostris, est donc bien plus naturelle, et Ktésias, qui se contredit ici, paraît suivre cette opinion systématique des Perses (dont nous avons parlé), lesquels, à l’occasion de la révolte d’Égypte contre le grand roi, cherchèrent dans l’antiquité un droit ou un prétexte de possession légitime, fondé sur une prétendue conquête antérieure à Sésostris, conquête au moyen de laquelle les Égyptiens n’auraient dû être considérés que comme d’anciens sujets échappés au joug et dans un état constant de rébellion.