Ici la contradiction de Ktésias se démontre par les circonstances dont il accompagne la conquête que Ninus fit de la Babylonie. «Ce pays, dit-il, avait beaucoup de villes bien peuplées; les naturels, inexpérimentés à l’art de la guerre, furent facilement vaincus et soumis au tribut; Ninus emmena le roi captif, etc.»
Sur ce texte nous raisonnons et nous disons: «Si ce peuple avait des villes, c’est qu’il avait des arts, des sciences, des richesses; s’il était inexpérimenté à l’art de la guerre, c’est qu’il était pacifique et civilisé, et il était pacifique parce qu’il était agricole; c’était encore la cause de sa population et de sa richesse. Puisqu’il avait un roi, l’état était monarchique; par conséquent il y avait une cour, une capitale et toute l’organisation analogue. Dans cette organisation il ne pouvait manquer d’exister, comme chez tous les anciens peuples asiatiques, une caste sacerdotale; et puisque les historiens postérieurs nous représentent le peuple babylonien comme très-anciennement divisé en 4 castes, à la manière des Égyptiens et des Indiens, nous pouvons être sûrs que dès lors existait la caste de ces prêtres chaldéens si renommés pour leurs sciences et pour leur antique origine. Si cette caste existait, elle devait dès lors avoir aussi son collège, son observatoire astronomique, instruments nécessaires de son instruction et de ses sciences. Dans un pays plat comme la Chaldée, cet observatoire devait être élevé, comme la pyramide ou tour de Bélus, identique à celle de Babel. Le royaume conquis par Ninus devait même déja porter le nom de Babylonie, d’abord parce qu’il était le pays de Bélus; 2° parce que ce nom se montre dès le temps de Sésostris; 3° parce que les limites de la Babylonie, telles que les tracent les plus anciens géographes, n’ont pu être assignées par Sémiramis ou par Ninus; en effet, la ligne frontière de la Babylonie au nord, selon Strabon[93], d’accord avec Ktésias, passait entre le territoire d’Arbèles et le pays de Ninive, appelé proprement Atourie ou Assourie; c’est-à-dire que la juridiction de Babylone s’étendait jusqu’à 84 lieues de cette ville, et s’approchait de Ninive presqu’à la distance de 16 de nos lieues communes de France, ce qui est confirmé par le récit que fait Ktésias des combats qui eurent lieu entre les troupes de Sardanapale et celles d’Arbakes et de Bélésys[95]. Or, l’on ne saurait concevoir que Ninus ou Sémiramis eussent tellement rapproché de leur capitale le territoire d’un peuple vaincu; et il faut admettre que cette limite de la Babylonie était déjà ancienne; que le royaume des Chaldéens fut établi avant celui des Assyriens, lesquels avant Ninus ne possédaient probablement que le pays montueux situé entre l’Arménie et la Médie, pays qui compose aujourd’hui le Kurdistan proprement dit; tandis que les Babyloniens possédaient tout le plat pays situé entre la mer[96], le désert et les montagnes, ce qui présente un débornement géographique si naturel, que l’histoire nous le montre presque sans variation depuis ces anciens temps jusqu’à nos jours. On peut dire que cette grande île de l’Euphrate et du Tigre, jadis appelée Babylonie, et maintenant Irâq-Arabi, a été le domaine constant de la race arabe. Divers passages de Strabon offrent à cet égard des faits positifs et des idées lumineuses. «Les Arméniens,» dit ce savant géographe, liv. I, pag. 41, «les Arabes et les Syriens ont entre eux des rapports marqués pour la forme du corps, pour le genre de vie et pour le langage..... et les Assyriens ressemblent entièrement aux Arabes et aux Syriens (p. 42): or le nom des Syriens (liv. XVII, p. 737) paraît s’étendre depuis la Babylonie jusqu’au golfe d’Issus, et même autrefois jusqu’à l’Euxin; car les Cappadociens, tant ceux du Pont que ceux du Taurus, portent encore le nom de Syriens blancs, sans doute parce qu’il y a des Syriens noirs. Ceux-ci (les noirs) habitent extérieurement au mont Taurus, dont le nom s’étend jusqu’à l’Amanus (près le golfe d’Issus). Quand les historiens qui ont traité de l’empire des Syriens nous disent que les Perses renversèrent les Mèdes, et que les Mèdes avaient renversé les Syriens, ils n’entendent pas d’autres Syriens que ceux qui eurent pour capitales les cités de Babylone et de Ninive, bâties l’une par Ninus dans la plaine d’Atourie, l’autre par Sémiramis, épouse et successeur de Ninus.... Ces Syriens-là régnèrent sur l’Asie..... Ninus et Sémiramis sont appelés Syriens[97] (dans l’histoire).....et Ninive porte le titre de capitale de la Syrie. C’est la même langue qui est parlée au dehors et en dedans de l’Euphrate.» Voilà ce que dit Strabon.
Par ces mots, en dedans de l’Euphrate, il désigne évidemment le pays entre ce fleuve et le Tigre, et même tout ce qui est à l’est jusqu’aux montagnes des Mèdes et des Perses; ce qui s’accorde très-bien avec les monuments arabes de Maséoudi, lesquels, comme nous l’avons remarqué ci-devant[98], attestent que le midi de la Perse et le pays de Haouaz, à l’est du Tigre, furent habités par l’une des 4 plus anciennes tribus arabes (celle des Tasm) à une époque très-reculée.
Un dernier trait à l’appui de cette antiquité mérite encore d’être cité.
Étienne de Bysance, au mot Babylon[99], après avoir dit que Babylon ne fut point fondée par Sémiramis, comme le prétend Hérodote (vide supra), ajoute «que cette ville fut fondée par le très-sage et très-savant Babylon[100], 2000 ans avant Sémiramis, comme le dit Herennius-Severus.»
| Cet Herennius-Severus, selon la remarque deSaumaise[101], est le Phénicien Philon, cité par Josèphecomme ayant traduit en grec plusieurs livreshistoriques de sa nation; par conséquentPhilon put et dut lire des livres arabes et chaldéènsd’une date très-ancienne. Les 2000 ans quenous cite ce savant, sont donc un résultat de sescalculs, dressé d’après les données des monumentsauthentiques. Nos chronologistes modernes ontnégligé ou méprisé ce calcul, parce qu’il ne cadrepas avec les leurs; mais, dans le système quenous exposons, il a une analogie frappante avecdeux périodes dont on avoue l’authenticité.... Selonnous, Sémiramis régna 1195 ans avant J.-C.:ajoutez 2000 ans, vous avez 3195 ans pour datede la fondation du temple de Bélus; et rappelez-vousque selon Mégasthènes et Bérose, ce futaprès un déluge ou inondation de la terre que Bélusbâtit sa ville, puis disparut. Maintenant confrontezà ce calcul celui des livres juifs; vous avezdepuis l’ère chrétienne jusqu’à la fondation dutemple de Solomon[102] | 1012 | ans. |
| De la fondation du temple de Salomonjusqu’à la sortie d’Égypte[103] | 480 | |
| De l’autre part | 1492 | ans. |
| Depuis la sortie d’Égypte jusqu’à lanaissance d’Abraham[104] | 500 | |
| Et depuis la naissance d’Abrahamjusqu’au déluge[105] | 1194 | |
| Total | 3186 | ans. |
Nous n’avons donc que 9 ans de différence; encore faut-il remarquer que dans la période des rois juifs, il y a entre les chronologistes des variantes de 6, 8 et 10 ans qui remplissent ce déficit et rendent complet le synchronisme[106]. Notre calcul particulier, toutes corrections faites, porte l’intervalle depuis la fondation du temple de Salomon jusqu’à notre ère, à la somme de 1015, ce qui donne 3189 ans, 5 ans seulement de différence. Une si parfaite analogie n’est pas due au hasard.
D’autre part, l’analyse de l’astronomie indienne, faite par Bailly, par le Gentil, et par les savants de Calcutta, nous apprend que la période du Kali yog remonte à l’an 3102 avant notre ère, c’est-à-dire qu’à cette date commença l’âge actuel, à la suite d’un déluge qui avait inondé la terre et détruit la race humaine, à l’exception de Satavriata et de sa famille, que le dieu Vishnou, métamorphosé en poisson, prévint et sauva du danger. Il est vrai qu’ici nous avons une différence de 90 ans; mais comme tous ces déluges si célèbres dans l’histoire (quoique arrivés, dit-on, avant qu’il existât des écrivains), ne sont autre chose que des faits astronomiques voilés par l’allégorie, les calculs des astronomes ont eu des variantes selon le point (ou degré) du signe céleste (argo ou verseau) d’où ils sont partis, et il a suffi d’un degré de signe pour introduire une différence de 71 ans, à raison du phénomène appelé la précession des équinoxes.
Ici l’analogie ou plutôt l’identité des trois époques prouve que le récit vient d’une source commune, qui doit être placée chez les Chaldéens, parce que les Juifs ne sont que leur écho, ainsi que nous l’avons démontré dans la première partie de ces Recherches (chap. XI et suivants), et parce que les Indiens paraissent avoir emprunté leur astronomie de l’école chaldéenne, ainsi que l’indiquent sensiblement le Gentil dans son Mémoire sur la ressemblance de l’astronomie indienne avec celle des Chaldéens[107], et Bailly lui-même en divers passages de ses Recherches sur l’astronomie ancienne (p. 182) et indienne (p. 277, et Disc. prél., p. lxxij). Nous verrons bientôt divers faits tendants à prouver que cette école chaldéenne fut antérieure à Sémiramis et à Ninus.