CE sujet est un problème que l’on n’a pas encore résolu d’une manière satisfaisante: deux difficultés le compliquent; l’une, la discordance des auteurs sur les dimensions de ces ouvrages; l’autre, la valeur des anciennes mesures citées par eux et comparées à nos mesures modernes.
Nous avons vu que selon Ktésias le grand mur d’enceinte formait un carré parfait, dont chaque côté avait 90 stades de longueur; total, 360: selon Klitarque, ce devait être 365, par allusion aux jours de l’année. Selon Hérodote, ce carré réellement équilatéral, avait 480 stades de pourtour. Strabon et Quinte-Curce ont encore des variantes; l’un dit 385, l’autre 368: quant à la hauteur du mur, Ktésias lui donne 50 orgyes sur une largeur de six chars serrés, tandis que Klitarque la réduit à 50 coudées sur une largeur de 2 chars de front. Hérodote, au contraire, porte la hauteur à 200 coudées royales de Babylone.
Pourquoi ces discordances sur des faits matériels et palpables, et que faut-il entendre par ces stades, ces coudées, ces orgyes? Supposer, avec quelques commentateurs, que Ktésias ou Hérodote se sont trompés, que l’un ou l’autre est en erreur, n’est pas une solution admissible, parce que tous deux ont été sur les lieux, ont vu, ont consulté les savants, et qu’une erreur juste d’un quart est impossible. On ne saurait dire non plus que les manuscrits soient altérés en ce point: leur différence a été notée depuis très-long-temps. Ne serait-ce pas plutôt que les stades employés par eux ont une valeur diverse, comme il arrive parmi nous à nos lieues, qui, selon les provinces et les pays d’Europe, valent tantôt 2000 toises, tantôt 2500, tantôt 2800, même 3000 et quelquefois plus? Le savant et judicieux Fréret paraît avoir le premier saisi cette idée simple et lumineuse. Dans un mémoire[108] projeté dès 1723, il tenta de prouver que la discordance de Ktésias et d’Hérodote n’était qu’apparente, et qu’elle provenait de ce qu’Hérodote avait employé le petit stade mentionné par Aristote[109] comme ayant servi aux mathématiciens à mesurer la circonférence de la terre, qu’ils avaient déterminée à 400,000 parties ou stades, dont il fallait 1111 toises ½ au degré; tandis que Ktésias avait employé le stade dont Archimède[110] se servit pour mesurer la même circonférence, et qui, donnant 833 ⅓ stades au degré, ne porte le cercle qu’à 300,000 stades. Ce rapport de 300 à 400, le même que celui de 360 à 480, est frappant; mais les preuves n’étaient pas assez détaillées, ni les esprits assez mûrs; Fréret ne persuada point. Danville, contre sa coutume, fut moins habile lorsqu’il voulut[111] déduire le stade d’Hérodote d’une mesure vague du monticule de Babel, prise par le voyageur Pietro della Valle.... Le major Rennel, qui récuse avec raison un prétendu stade de 41 toises imaginé par Danville, n’a cependant pas été plus heureux, et quoiqu’il ait consacré une section[112] entière à la ville de Babylone, on sent après l’avoir lue qu’il a plutôt fait des calculs de probabilités qu’une analyse méthodique des deux difficultés dont nous traitons. Pour les résoudre ces difficultés, il fallait surtout approfondir la question des mesures anciennes; déterminer si les stades des divers auteurs ont les mêmes valeurs; quelles sont ces valeurs dans nos mesures modernes: un tel travail exigeait un système entier de recherches, de comparaisons, de combinaisons assez compliquées. Paucton, compatriote du major Rennel[113], en avait fait une première tentative. Mais, ainsi qu’il arrive dans toutes les recherches scientifiques, plusieurs inexactitudes se mêlèrent à d’heureuses découvertes. Romé de Lisle[114] profita des unes et des autres pour obtenir des résultats plus étendus, plus exacts. Enfin M. Gosselin, par des combinaisons ingénieuses et nouvelles, a porté à un plus haut degré de précision tout ce qui concerne les mesures géographiques des anciens. Aujourd’hui que, grâces à ces savants, la question des mesures anciennes est plus claire, il nous devient plus facile de résoudre notre problème.
Et d’abord quant à la discordance des auteurs, si nous parvenons à concilier Hérodote et Ktésias, les autres seront peu embarrassants, parce qu’ils ne sont tous que des copistes, tandis que les deux premiers sont des témoins oculaires, des autorités du premier degré. Mais de qui ont-ils tiré leurs informations? Nous avons vu, au sujet de Sémiramis, que leurs sources sont différentes; qu’Hérodote a suivi les opinions des prêtres babyloniens, tandis que Ktésias a été dirigé par les savants perses et les mages mèdes, interprètes des Assyriens: or il est notoire que pour le système civil et religieux, comme pour le langage, les prêtres babyloniens différaient totalement des Perses et des Mèdes; et parce que l’astronomie, chez tous les anciens, tenait étroitement à la religion, l’on a droit de supposer que cette science et ses éléments différèrent aussi également; que par conséquent les mesures géométriques, qui en font partie, ne furent pas précisément les mêmes. D’après ces données, admettons que les stades employés par Hérodote et Ktésias eurent des valeurs différentes, et voyons, dans les tables dressées par M. Gosselin, si deux stades ne se trouveraient pas dans le rapport exact de 3 à 4, comme 360 est à 480. Deux se présentent, l’un ayant la valeur de 51 toises 1 pied 10 pouces 1 ligne 421°; l’autre la valeur de 68 toises 2 pieds 5 pouces 5 lignes 894°; ce qui est juste la proportion demandée. Si nous élevons ce dernier au multiple de Ktésias 360, nous avons 24,627 toises 2 pieds 8 pouces 9 lignes 984°, et si nous élevons le premier au multiple d’Hérodote 480, nous obtenons rigoureusement la même somme dans tous ses détails; une identité si parfaite ne saurait être l’effet du hasard: elle nous donne la solution incontestable du problème, et nous avons le droit d’en tirer plusieurs conséquences. Nous pouvons dire, 1° que cette différente valeur des stades employés par Hérodote et Ktésias confirme la justesse de notre aperçu, savoir, que ces deux auteurs ont suivi deux systèmes scientifiques d’origine différente; 2° que dans cette occasion et dans tout ce qui concerne Babylone, Hérodote a employé le petit stade, dit d’Aristote, de 1111 1/9 au degré, tandis que Ktésias a employé le stade dit d’Archimède, de 833 ⅓ au degré, comme l’avait deviné le judicieux Fréret; 3° que le petit stade, dit d’Aristote, est véritablement le stade chaldéen; que les mathématiciens indiqués par ce philosophe ne sont autres que les Babyloniens, dont Kallisthènes lui envoya les observations, selon ce que dit Simplicius dont le récit trouve ici une preuve nouvelle; tandis que d’autre part le stade dit d’Archimède paraît avoir été le stade assyrien, transmis et sans doute adopté par les Mèdes et par les Perses, leurs successeurs. Nous reviendrons à ces deux aperçus qui sont importants.
La concordance d’Hérodote et de Ktésias ainsi établie, toutes les variantes des autres auteurs se trouvent jugées. Si Strabon donne aux murs de Babylone le nombre disparate de 385 stades, c’est que Strabon qui cite très-souvent les historiens d’Alexandre, emprunte d’eux le nombre 365, qui, comme l’a dit Diodore, est celui de Klitarque et des auteurs contemporains d’Alexandre, fondés sur ce motif, que Sémiramis voulut imiter les jours de l’année. Ce motif astrologique, vraiment caractéristique des anciens, nous paraît authentique[115] et concluant; mais par cela même, il tourne contre Klitarque, 1° en ce que le nombre 365 ne peut se diviser en quatre parties égales, ni former un carré parfait; il y aurait eu un reste ou fraction, qui pour les géomètres astrologues, eût été du plus fâcheux présage; 2° parce qu’entre ces 365 stades et les 480 d’Hérodote, il n’existerait plus d’harmonie; 3° parce que les 360 stades de Ktésias, en réunissant les vertus du cercle au mérite du carré équilatéral, s’accordent singulièrement bien avec l’année de 360 jours que nous savons avoir été jadis en usage chez les Égyptiens, et qui, à cette époque, nous est indiquée chez les Assyriens par la circonstance que Sémiramis demanda à son époux les cinq jours excédant l’année, pour être reine. Nous savons aussi que cet usage ne fut point celui des Perses ni des Mages qui préférèrent l’année de 365 jours. Lorsque Darius marcha contre Alexandre, nous dit Quinte-Curce (liv. III, chap. III), «les mages firent une procession dans laquelle ils furent suivis de 365 jeunes gens, image des jours de l’année, et ces jeunes gens furent vêtus de manteaux de pourpre.»
Les historiens contemporains d’Alexandre qui ont eu cet usage sous les yeux, et qui ont ouï dire dans Babylone, que le nombre des stades du rempart égalait celui des jours de l’année, ont confondu l’année moderne avec l’année ancienne. Strabon a donc tiré d’eux le nombre 365. Mais quelque ancien copiste de ses manuscrits a altéré le second chiffre, et a écrit octa pour exa. Quinte-Curce ou ses copistes ont encore altéré cette erreur, et en retournant le chiffre, ils ont écrit au lieu de 386, 368: de la part du tardif Quinte-Curce, cette méprise est sans conséquence. Nous ne parlons point de Pline qui confond habituellement tous les stades en les prenant sans distinction pour la 8e partie d’un mille romain. On doit regretter les nombres et les calculs de Bérose.
L’enceinte de Babylone nous étant connue de 24,627 toises ou 48,000 mètres, chaque côté du carré a eu environ 6,156 toises ou 12,000 mètres[116], c’est-à-dire un peu plus de 3 de nos lieues de poste. Par conséquent la surface plate de cette capitale occupa plus de 9 de nos lieues de poste carrées; cette surface est sans doute prodigieuse, mais non pas incroyable. On se tromperait gravement si l’on comparait une ville asiatique, et surtout une ville arabe, à nos villes d’Europe, où les maisons bâties en pierres sont serrées l’une contre l’autre, et s’élèvent de plusieurs, étages: en Asie, en général, des jardins, des cours, des champs labourables sont compris dans l’enceinte des villes. A surface égale, elles ne contiennent pas la moitié, ni même le tiers d’habitants que contiennent les nôtres. En un pays tel que l’Iraq, où il n’y a de bois de charpente, que des palmiers et des bois blancs[117], les maisons du peuple ne sont et n’ont jamais été que des huttes. Ainsi l’on ne doit considérer Babylone que comme un vaste camp retranché, dont quelques quartiers voisins du fleuve et du château des rois ont été plus peuplés, plus ornés, tandis que la majeure partie du terrain n’a eu d’autre objet que de mettre à couvert de grandes quantités d’hommes et de troupeaux dans des temps de guerres et d’invasions alors fréquentes et subites[118]: on a droit de supposer que ce fut là l’intention raisonnable des fondateurs de Ninive et de Babylone, dont les grandes vues politiques sont attestées par leurs autres actions. Dans ces vastes cités, plusieurs parties marécageuses ou voisines de marais étaient trop insalubres pour être habitées; mais on les cultivait, et leur fécondité devenait utile au noyau de la ville. Ainsi, toute compensation faite, et par comparaison à Nankin, à Pékin, à Dehli, à Moscou, l’on peut croire que Babylone dans sa splendeur n’a pas eu plus de 6 à 700,000 habitants[119]. En eût-elle eu un million, la subsistance de cette multitude ne serait pas un problème embarrassant, comme l’a voulu penser le major Rennel, sur des bases vagues et incorrectes[120]. Entre une ville comme Londres et une ville asiatique quelconque, aucune comparaison n’est admissible. S’il faut un espace de 6,600 milles carrés pour faire vivre 700,000 Anglais, il n’en faut pas le quart pour alimenter un million d’Arabes; et si l’on remarque, d’après Hérodote, que la Babylonie était si fertile en riz, en grains, en légumes, qu’elle seule fournissait le tiers des contributions de l’empire perse, sous Darius et Xercès, on ne verra aucune difficulté à peupler la capitale de plus d’un million d’habitants.
La hauteur du grand mur est moins facile à déterminer que son étendue; Ktésias la porte à 50 orgyes, qui valent 265 pieds 7 pouces[121]: Hérodote au contraire lui donne 200 coudées royales de Babylone[122], qui valent 288 pieds 10 pouces: une telle hauteur surpasse toute croyance, et, de plus, les deux historiens sont en discord de 32 pieds 3 pouces. D’ailleurs il n’ont pu voir les murs dans leur entier, puisque, selon Hérodote, le roi Darius les avait démolis par leur faîte[123]. Strabon, qui copie les historiens d’Alexandre, réduit cette hauteur à 30 coudées, c’est-à-dire à 86 pieds 4 pouces 8 lignes, ce qui est considérable, mais du moins admissible. Il ne donne aussi à leur largeur que le passage de deux chars, égal à 32 pieds anciens[124], ce qui est beaucoup plus raisonnable que les six chars de Ktésias. Ces murs ayant été construits avec les terres excavées à leur pied, et cuites sur place, il en résulta nécessairement un fossé très-profond, et il est probable qu’Hérodote et Ktésias ont entendu la hauteur prise depuis le fond du fossé jusqu’au faîte du rempart, tandis que les historiens d’Alexandre l’ont comptée à partir du plain-pied de la place; et parce que le fossé fut rempli d’eau, et que les murs, comme nous l’avons dit, étaient démolis par leur faîte, aucun de ces auteurs n’a pu les mesurer, et n’en parlant que sur ouï-dire, l’on a pu leur en imposer.
Il est plus facile d’apprécier les mesures des deux châteaux construits par Sémiramis aux deux issues du pont qu’elle jeta sur l’Euphrate. «Le château du couchant», dit Ktésias (voyez ci-devant, p. 116), «fut ceint d’une triple muraille dont la première en dehors eut 60 stades de pourtour.» Ces 60 stades de Ktésias nous sont connus égaux à 4104 toises 3 pieds 5 pouces 5 lignes, ou 8000 mètres. Il en résulte pour chaque côté 2546 mètres, 170, c’est-à-dire une surface de plus d’une demi-lieue en tous sens. Cet espace semble mériter à cette citadelle le nom de ville à triple enceinte, dont nous avons vu Bérose faire mention dans un passage obscur que nous croyons avoir expliqué: les autres détails de ces châteaux n’offrent pas de difficulté grave; car il est évident que Ktésias ou Diodore, en disant que la troisième enceinte intérieure (par conséquent la plus petite) surpassa la seconde en largeur et en longueur, ont voulu dire en largeur et en hauteur; autrement ce serait une absurdité.
Les dimensions du pont telles que les donne Ktésias ne sont pas admissibles. Cet auteur dit qu’il fut jeté à l’endroit le plus étroit du fleuve, et que cependant il eut 5 stades de longueur. Ce serait, dans son calcul, 342 toises 2 pieds 2 pouces (environ 2165 pieds). Mais Strabon (liv. XVI, pag. 738), fondé sur les historiens d’Alexandre, ne donne qu’un stade de largeur à l’Euphrate: nos voyageurs modernes n’ont pas mesuré ce fleuve avec précision; mais deux d’entre eux nous fournissent un terme approximatif de comparaison. Pietro della Valle rapporte[125] qu’au bourg de Hellah (qui fit partie de l’ancienne Babylone), il vit au mois de novembre «un pont de barques sur l’Euphrate, comme il en avait vu un à Bagdad. (En cette saison les eaux sont assez basses.) Ce pont n’avait que 24 barques d’étendue, mais dans les grosses eaux il en faut bien davantage.»