Sémiramis parle elle même:
LA NATURE ME DONNA LE CORPS D’UNE FEMME;
MAIS MES ACTIONS M’ONT ÉGALÉE
AU PLUS VAILLANT DES HOMMES (à Ninus):
J’AI RÉGI L’EMPIRE DE NINUS,
QUI VERS L’ORIENT TOUCHE AU FLEUVE HINAMAM (l’Indus);
VERS LE SUD AU PAYS DE L’ENCENS ET DE LA MYRRHE
(l’Arabie-Heureuse);
VERS LE NORD AUX SAKKAS (Scythes),
ET AUX SOGDIENS[141] (Samarkand).
AVANT MOI AUCUN ASSYRIEN N’AVAIT VU LA MER;
J’EN AI VU QUATRE OU PERSONNE NE VA,
TANT ELLES SONT DISTANTES.
QUEL POUVOIR S’OPPOSE A LEURS DÉBORDEMENTS?
J’AI CONTRAINT LES FLEUVES DE COULER OU JE VOULAIS,
ET JE N’AI VOULU QU’OU IL ÉTAIT UTILE:
J’AI RENDU FÉCONDE LA TERRE STÉRILE,
EN L’ARROSANT DE MES FLEUVES:
J’AI ÉLEVÉ DES FORTERESSES INEXPUGNABLES:
J’AI PERCÉ DE REDOUTES DES ROCHERS IMPRATICABLES:
J’AI PAYÉ DE MON ARGENT DES CHEMINS,
OU L’ON NE VOYAIT QUE LES TRACES DES BÊTES SAUVAGES;
ET DANS CES OCCUPATIONS,
J’AI SU TROUVER ASSEZ DE TEMPS POUR MOI
ET POUR MES AMIS.
Dans ce tableau si simple et si grand, la dignité de l’expression et la convenance des faits semblent elles-mêmes garantir la vérité du monument. Nous ne saurions donc admettre l’opinion de quelques écrivains qui veulent regarder Sémiramis comme un personnage mythologique de l’Inde ou de la Syrie[142]. Il est possible que le mot semirami reçoive une étymologie zende ou sanscrite; mais outre le cas fortuit des analogies de ce genre, ce mot, qui nous est transmis par les Perses, peut avoir été substitué par eux au nom syrien de l’épouse de Ninus, comme le nom de Zohâk fut substitué au nom de Haret, comme celui d’Esther le fut au mot hadossa, signifiant myrte en hébreu. L’article suivant va confirmer cet aperçu par des rapprochements singuliers auxquels donne lieu un récit que nous a conservé Photius dans sa Bibliothèque grecque[143].
CHAPITRE IX.
Récit de Conon, et roman d’Esther.
«J’ai lu, dit Photius (page 427 de sa Bibliothèque), j’ai lu le petit ouvrage de Conon, dédié à Archelaüs Philopator, contenant 50 anecdotes tirées de divers auteurs anciens. La 9e traite de Sémiramis. Conon la présente comme fille, et non comme femme de Ninus. Pour m’expliquer sommairement, il attribue à Sémiramis tout ce que les autres écrivains racontent de l’Assyrienne Attossa (Atossa). Aurait-elle porté deux noms? ou a-t-il été le plus savant? Voilà ce que je ne sais pas. Il raconte que Sémiramis eut d’abord un commerce clandestin avec son propre fils, sans le connaître; qu’ensuite, la chose étant découverte, elle l’épousa publiquement; d’où il est arrivé chez les Mèdes et chez les Perses que le mariage des enfants avec leurs mères, qui d’abord était une chose exécrable, devint un acte légal et permis.»
Il s’agit de savoir si ce récit est purement paradoxal, ou s’il contient quelques lumières dans notre question.
1° Nous observons que Conon fut un auteur assez tardif, puisque son patron, Archelaüs, fut un des Hérodes emmené par Jules-César à Rome, où il passa de longues années.
2° Les 50 anecdotes dont Photius donne l’extrait sont pour la plupart tirées de la haute antiquité, en des temps dits héroïques et fabuleux, avec une affectation de singularité qui décèle l’intention formelle d’amuser un prince ennuyé; mais on n’y découvre point un caractère d’absolue fausseté, ni d’invention apocryphe qui en fasse un pur roman. Dans l’anecdote de Sémiramis, Photius observe que les faits attribués par Conon à cette princesse, le sont par d’autres auteurs à l’Assyrienne Atossa. Il n’y aurait donc que transposition et confusion de noms. Quelle fut cette Atossa, ou Attossa? Les Perses nous en citent une née fille de Kyrus, devenue épouse de Cambyse (son propre frère), puis de Smerdis; ce ne doit point être celle-là.
L’historien Hellanicus, contemporain d’Hérodote, en citait une autre qui, dans un temps ancien, avait inventé l’art d’écrire ou d’envoyer des lettres missives[144]: ce pourrait être celle-là; mais il l’appelle reine des Perses, et l’on n’en connaît aucune autre action.
Enfin Eusèbe, dans sa Chronique[145], nous fournit un trait plus précis. «Atosse, qui est Sémiramis[146] (ou qui est appelée Sémiramis), fut fille de Bélochus (18e roi d’Assyrie), et elle régna 12 ans avec son père.»