Ici nous avons une Atosse assyrienne, comme celle de Conon, et deux noms pour une même personne, comme l’a soupçonné Photius. De ces divers exemples nous pouvons conclure,
1° Que le nom d’Atosse fut commun à plusieurs femmes chez les Perses et les Assyriens;
2° Que, par un autre cas possible, ces femmes ont pu vouloir s’appeler du nom illustre de Sémiramis, ou que Sémiramis a pu d’abord porter le nom d’Atosse quand elle était simple particulière. De ce double cas ont pu venir des méprises, des confusions; et en parcourant l’histoire des Mèdes et des Perses, nous trouvons un trait qui réunit d’une manière remarquable plusieurs circonstances du récit de Conon.
Selon Ktésias, la fille du roi mède Astyag, nommée Amytis, devint l’épouse de Kyrus: selon Hérodote, la fille de ce même Astyag était mère du même Kyrus: Ktésias, qui contredit Hérodote, n’ose avouer ce fait, mais il l’insinue lorsqu’il dit: «Kyrus ne connaissait pas d’abord Astyag pour son parent (ou aïeul); lorsqu’il l’eut en son pouvoir, il le relâcha, et il honora Amytis comme sa propre mère; ensuite il l’épousa.» Maintenant observons qu’aucun auteur ne parle de l’inceste comme légal chez les Assyriens et les Babyloniens, tandis que tous attestent cet usage chez les Perses et chez les Mèdes..... Le mariage des frères avec les sœurs, des mères avec leurs fils, était un usage antique et légal de la caste des mages, a dit Xantus de Lydie[147], dès avant le temps d’Hérodote. De là ce vers de Catulle:
Nam magus ex matre et gnato nascatur oportet.
Pour être mage, il faut naître d’une mère mariée avec son fils.
D’autre part, nous savons que la religion et les rites des mages, essentiellement mèdes et zoroastriens, furent adoptés par Kyrus. Son fils Cambyse épousa sa propre sœur Atossa: n’est-il pas naturel d’en tirer la conséquence que ce fut Kyrus qui introduisit l’inceste chez les Perses, comme le dit Conon, et qu’il représente ici Ninyas, comme Astyag représente Ninus? Mais d’où vient cette méprise? sans doute le voici. Ninus, chez les Mèdes, était un zohâq, comme Astyag l’était chez les Persans. Or comme il y avait quelque analogie entre l’aventure de Sémiramis qui s’éprit de son fils et voulut en jouir, et l’aventure d’Amytis qui vécut clandestinement avec son fils, et qui l’épousa, ces divers personnages auront été confondus par quelque historien romancier, comme le sont encore les historiens persans[148].
Quant à la Sémiramis dite Atossa, fille de Bélochus selon Eusèbe, ses 12 ans de règne approchent beaucoup des 14 ou 15 ans que nous avons trouvés à l’épouse de Ninus[149], et Ninus pourrait être ce Bel-ochus, qui signifie frère de Bel: car, placé vers la moitié des 1,200 ans de Ktésias, il se trouve à la tête de la liste redoublée dont la chronologie d’Hérodote démontre l’erreur (t. 4, pag. 468).
Mais ce nom d’Atossa ou Attossa donné à Sémiramis, d’où vient-il? En lisant l’anecdote juive d’Esther, nous remarquons que son nom syrien ou hébreu fut Hadossa, signifiant myrte; qu’elle vint de Syrie comme Sémiramis; qu’elle fut odalisque à la cour du grand roi Assuérus: or Assuérus est le nom que le texte grec donne à l’Assur ou l’Assyrien de la Genèse qui bâtit Ninive: cet Assuérus épousa la Juive Hadossa, comme Ninus épousa l’Ascalonite Atossa; l’une et l’autre de servantes devinrent reines, comme le représentait le tableau du peintre Échion, dès avant Alexandre. Jamais les commentateurs n’ont pu prouver en quel temps vécut cet Assuérus, ni où il fut roi, ni qui fut cette Esther, dont les critiques placent l’histoire au rang des livres apocryphes. Il nous semble assez évident que le nom prononcé Atosa par les Grecs, est identique à l’Hadossa des Syriens; qu’Esther n’est pas autre que Sémiramis, dont un auteur juif a modifié l’histoire tirée du même livre que le tableau d’Échion, pour en faire honneur à sa nation; en sorte que nous avons ici deux écrivains juifs qui ont défiguré la vérité pour amuser leurs lecteurs: nous en verrons bientôt d’autres dans le même cas, mais beaucoup moins amusants.