APRÈS que Ninus eut conquis la Babylonie, et détruit la racé des rois indigènes[150], ce prince, nous dit Ktésias, soumit le pays a un tribut annuel, c’est-à-dire qu’il en fit une province de son empire, régie comme les autres par un vice-roi ou satrape. Sémiramis ayant ensuite fondé l’immense forteresse de Babylone, cette cité devint la résidence naturelle et nécessaire du vice-roi; ce vice-roi, par la nature de sa place, dut être amovible au gré du souverain, comme le furent les satrapes de l’empire perse (dont le régime fut calqué sur celui de Ninive), comme le sont de nos jours encore les pachas de l’empire ottoman. Toutes ces organisations asiatiques se ressemblent. Cet état de choses subsista pendant toute la durée de l’empire assyrien. Nous en avons la preuve,
1° Dans l’envoi que Teutamus fit d’un corps de Babyloniens au secours de Troie[151];
2° Dans l’échange que Salmanasar fit d’une colonie de Babyloniens contre une colonie d’Hébreux de Samarie;
3° Dans tous les détails de la révolte de Bélésys-Mérodak contre Sardanapale;
4° Dans la vassalité non contestée de ce même Bélésys vis-à-vis d’Arbâk, qui, à titre de vainqueur de Sardanapale et de successeur du grand roi, conféra au Babylonien la satrapie de sa province exempte de tribut, et qui lui accorda le pardon d’un vol public contre l’avis de ses pairs assemblés;
5° Enfin dans ces expressions d’Hérodote[152]: «que la ville de Babylone, après la chute de Ninive, devint la résidence des rois d’Assyrie.»
Elle n’était donc auparavant qu’une ville dépendante, une ville de province. Nos deux auteurs, d’accord sur cette période, semblent différer sur celle du régime mède; car le texte d’Hérodote implique une souveraineté indépendante depuis Bélésys, tandis que, selon Ktésias, Babylone continua d’être vassale d’Ecbatane, au même titre qu’elle l’avait été de Ninive; et il en cite un trait remarquable dans l’anecdote de Parsodas et de Nanibrus, gouverneur de Babylone, qui se reconnaît justiciable de (Kyaxarès)-Artaïos. D’où il résulterait que les rois de Babylone n’auraient effectivement été indépendants et héréditaires que depuis Nabopolasar, père de Nabukodonosor; et la liste officielle, dite Kanon[153] astronomique de Ptolomée, appuie cette induction, en ce que depuis Nabopolasar, remontant jusqu’à Bélésys (Mardokempad), elle compte 11 règnes ou mutations dans le court espace de 96 ans, ce qui ne donne pas 9 ans complets pour chaque règne, et ce qui par conséquent exclut l’idée de succession héréditaire.
Après Bélésys, pendant le règne circonspect de Deïokès, qui ne commanda qu’aux Mèdes, alors que chaque peuple vécut libre et sous ses propres lois, il y a lieu de penser qu’il exista à Babylone des agitations oligarchiques, pendant lesquelles des chefs militaires ou sacerdotaux, se supplantèrent rapidement dans la gestion du pouvoir. Cela serait naturel, et il le serait encore que Phraortes, devenu puissant par la conquête de la Perse, eût ressaisi la suzeraineté de Babylone par le moyen de l’un des partis contendants. Ce prince ayant péri dans son expédition contre Ninive, son fils Kyaxarès (Artaïos) hérita de ses droits; mais l’invasion des Scythes, en 625, l’ayant confiné dans ses places fortes et dans ses montagnes, Nabopolasar et Nabukodonosor, à couvert dans leur île, protégés contre la cavalerie scythe par leurs fleuves et leurs canaux, mirent à profit la faiblesse du Mède, et rendirent leur royauté indépendante et héréditaire dans leur famille.
Contre cet état de choses conforme au raisonnement et aux autorités, on peut demander comment s’expliqueront, et le titre de roi donné par la liste officielle aux princes babyloniens depuis Nabonasar, et l’acte arbitraire de ce prince qui supprima les noms de tous ses prédécesseurs, acte et titre qui semblent impliquer l’indépendance absolue.
Nous répondrons que cette objection, plausible dans les mœurs et les usages d’Europe, n’est point une difficulté réelle dans les usages d’Asie. Le mot arabe et chaldéen malek, traduit roi, n’a pas strictement le sens que nous lui donnons: il suffit d’avoir lu l’histoire de l’Orient ancien, pour savoir que ce titre n’équivaut souvent qu’à celui de commandant de province et même de ville. Quand les Hébreux entrent en Palestine, il n’est pas de ville ou de gros bourg qui ne présente un malek, ou roi, et certainement ces roitelets n’étaient pas des rois indépendants, absolus. Cet emploi indistinct du nom de roi trouve son origine et ses motifs dans l’état politique de ces contrées. Primitivement, avant que les états se fussent engloutis les uns les autres, chaque peuple, régi par ses propres lois, avait son malek, son roi particulier. De grands conquérants, tels que Sésostris et Ninus, s’étant élevés, leur politique trouva convenable de conserver aux petits rois qui se soumirent volontairement les états qu’ils possédaient, et se contenta de percevoir le tribut, c’est-à-dire qu’en laissant le titre, qui n’était rien, les conquérants prirent les richesses, qui étaient tout; et de là cette dénomination de rois des rois, dont nous trouvons le premier exemple dans Sésostris, mais dont probablement l’usage est bien antérieur. Réduits à l’obéissance et à la vassalité, ces rois inférieurs ne furent réellement que des gouverneurs de province, que des satrapes, selon l’expression de l’idiome persan; et nous trouvons la preuve inverse de cette synonymie dans un passage de Bérose, qui, né sujet des Perses, a écrit selon leur génie; il dit: