CHAPITRE XI.
Kanon astronomique de Ptolomée.
C’est à l’érudit Joseph Scaliger que les chronologistes doivent les premières notions de ce Kanon, ou Catalogue régulateur, tiré des écrits de l’astronome Ptolomée. Scaliger, compulsant un manuscrit du Syncelle, alors inédit, y trouva cette pièce historique et s’empressa de la publier dans les premières années du 17e siècle; mais parce que le Syncelle produit deux et même trois versions de cette liste, toutes différentes l’une de l’autre, il s’éleva des doutes sur son utilité. Peu de temps après (en 1620)[162], Calvisius et Bainbridge fournirent de meilleurs moyens de l’apprécier, en publiant la copie des deux manuscrits de Théon, commentateur de Ptolomée. En 1652 la traduction du livre de George le Syncelle, par Goar[163], sur un manuscrit autre que celui de Scaliger, offrit de nouvelles variantes quant aux noms; en 1663 le docte jésuite Petau, qui d’abord avait adopté la version de Scaliger, dans son Traité de Doctrinâ temporum[164], la répudia pour une meilleure que lui fournit un troisième manuscrit du même Théon[165]. Enfin le savant anglais Dodwell, dans une Dissertation très-bien raisonnée[166], ayant confronté et discuté toutes les versions alors connues, et les opinions émises, donna un état clair et fixe à la question, qui consiste dans les articles suivants:
1° La liste n° I doit être considérée comme la plus conforme aux manuscrits de Théon, copiste de Ptolomée. Les chiffres ou nombres sont d’autant plus exacts, que l’auteur original, après chaque règne particulier, additionne le produit de tous les règnes précédents; ce qui interdit toute altération, en même temps que cette précaution nous montre combien peu les anciens comptaient sur l’attention et la fidélité de leurs copistes.
Les numéros II, III et IV représentent les variantes données par Scaliger, par Petau et par le Syncelle, édition de Goar.
Elles servent à prouver cette incurie des copistes, puisque les noms propres qui composent ces listes sont quelquefois altérés de plusieurs manières (par exemple Iluarodamus): ce doit donc être une vérité, un principe de critique pour tout esprit impartial, que «toutes les fois qu’il n’existe qu’un ou deux manuscrits d’un ouvrage ancien, on n’a aucune garantie, aucune certitude morale de son identité avec l’ouvrage original tel qu’il sortit des mains de l’auteur.» Parmi les livres anciens que nous possédons, en est-il beaucoup qui aient satisfait à cette condition?
2° Dans la version qu’il nomme astronomique, n° II A, et qu’il prétend avoir copié de Ptolomée, l’on voit que le Syncelle a osé, selon sa coutume, altérer et changer la durée de plusieurs règnes, en donnant, par exemple, à Saosduchius 9 ans au lieu de 20; à Nabonadius 34 au lieu de 17; à Iluarodam 3 au lieu de 2, etc., que portent généralement les manuscrits de Théon.
3° Enfin, la version intitulée calcul ecclésiastique, n° II B, dont l’auteur premier semble être Africanus, chef des chronologistes chrétiens; cette version offre des preuves irrécusables de la négligence, de l’ignorance même, et du défaut de critique de ces anciens compilateurs.....
Premièrement, dans la confusion qu’ils font de personnages très-différents, en croyant, par exemple, que Nabonasar est le même que Salmanasar; que Nabonadius est le même qu’Astyages, ou Darius, ou Assuérus ou Artaxercès.
Secondement, dans une autre confusion qu’ils font du règne de Kyrus à Ekbatane, qui réellement veut 30 ans, avec le règne de Kyrus à Babylone, qui n’en veut que 9.
Troisièmement, dans la licence qu’ils prennent de changer arbitrairement la durée bien connue de divers règnes, tels que celui de Nabonasar, de Nabius, d’Iluarodam, de Nabonide, de Kyrus, d’Ochus, etc., et cela afin de retrouver la somme d’addition finale, exigée par le Kanon: enfin dans leur incurie à remplir même cette condition; car le calcul ecclésiastique, au lieu de fournir 424 ans juste après Alexandre, rend 426 ans 4 mois, par l’introduction inutile des 7 mois du mage, des 7 de Sogdien, et des 2 mois de Xercès II, et la surcharge d’une année sur un autre prince.