Quant à la date de l’éclipse de Thalès au 3 février de l’an 625 avant J.-C., telle que nous l’admettons, elle résulte si positivement du texte d’Hérodote, que nous la croyons immuable (voyez la Chronologie d’Hérodote, page 7 et suivantes). Si donc aujourd’hui les calculs de nos astronomes représentent cette éclipse comme arrivée trop matin pour avoir été visible dans l’Asie mineure, il faut ou que les théories n’aient pas encore atteint une entière perfection, ou que le fait ait subi quelque altération de la part des narrateurs. Le savant auteur d’un ouvrage récent n’hésite pas à préférer cette seconde opinion lorsqu’il regarde cette éclipse comme une fiction d’Hérodote ou de ses auteurs[174], mais en mettant à part l’infaillibilité de nos astronomes, il est ici des considérations morales que l’on ne peut écarter légèrement.

D’abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et lydiens, intéressés au fait, ont pu s’entendre pour imaginer une fiction sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger, impartial, et d’un caractère éminemment sincère, a pu consulter les livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver et sans noter quelque doute, s’il y en eut, sur un fait si remarquable, lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»

Ensuite l’on doit remarquer qu’ici l’éclipse n’est pas l’accessoire, la broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle et déterminante d’un traité qui changea l’état politique de l’Asie, et cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu’une grande guerre fut terminée brusquement par l’un de ces prodiges célestes qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut encore une suite de l’éclipse, que le siège de Ninive par Kyaxarès, et son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu’à Ascalon, où les arrêta Psammetik, roi d’Égypte. Cette dernière anecdote, Hérodote la tient des prêtres, égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de Labynet. Conçoit-on qu’il ait lié tous ces traits en un même récit, sans avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?

D’autre part, l’astronome, qui inculpe si facilement l’histoire de fiction, peut-il bien nous garantir la certitude mathématique des méthodes adoptées? Sans doute les Tables de la lune dressées par M. Burgh sont plus parfaites que celles de Mayer et de Mason; mais ne reste-il rien à y ajouter? par quels moyens sont-elles établies? N’est-ce pas en prenant pour jalons certaines éclipses de Ptolomée? Or que penser de l’exactitude de cet astronome, si quelques-unes de ses éclipses ne cadrent point avec les autres? Pour obtempérer à ces éclipses, l’on a supposé au mouvement de la lune une accélération progressive, représentée dans le calcul par une équation séculaire qui, pour l’an 625 avant J.-C., s’élève à environ un degré et demi: mais ne serait-ce pas ici la fiction; car si à la longitude donnée par les tables pour cette année-là, on ajoute l’équation 1°½, l’accélération se trouve beaucoup plus grande en ces temps anciens que dans les temps modernes, et cela est l’inverse du système régnant qui admet l’accélération croissante à mesure qu’elle s’approche de ces derniers. Ce système se trouve donc ici en contradiction avec lui-même, et sans doute c’est pour avoir senti cette contradiction, qu’un illustre astronome allemand, M. le baron de Zach, a proposé dans ses tables de la lune, page 3, de ne considérer les équations séculaires en longitude et en anomalie moyenne comme positives, c’est-à-dire croissantes, qu’après l’an 1700 (de notre ère), et comme négatives ou décroissantes, avant 1700. Alors le lieu moyen de la lune, au moment de l’éclipse du 3 février 625, moins avancé de 3 degrés qu’on ne le suppose, exigera que l’on augmente sa longitude (pour joindre le soleil) d’un espace qui, calculé en temps, peut retarder l’éclipse de près de 6 heures et la représenter comme arrivée entre 8 heures du matin et midi. L’on s’est donc trop pressé d’inculper l’exactitude d’Hérodote, et cette diversité d’opinion entre de savants astronomes, prouve que la science n’en est pas encore au point de prononcer d’emblée sur les historiens. De plus, il est dans les éclipses des incidents singuliers qui peuvent accroître leurs effets ténébreux d’une manière incompréhensible même pour les astronomes. Mæstlin, de qui fut élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l’éclipse de soleil observée à Tubingen le 12 octobre 1605. Commencement à 1h 40´ après midi. Fin à 3h 6´ temps vrai. Grandeur, 10 doigts ⅓ ou ⅖. «Vers le milieu de cette éclipse, dit Mæstlin, le ciel étant parfaitement pur, survint tout à coup une obscurité semblable au crépuscule du soir, à tel point que l’on put voir Vénus, quoique rapprochée du soleil à 21 degrés, que les vignerons occupés à vendanger eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent dans l’ombre.»

Voilà l’effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s’en fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué: concluons que le récit d’Hérodote mérite une attention particulière et qu’il peut devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à notre sujet.

L’invasion des Scythes étant survenue, Kyaxarès fut réduit pendant 18 ans à être leur tributaire ou leur ennemi impuissant; pendant cet intervalle, le roi de Babylone protégé par ses fleuves, par ses canaux, par les inexpugnables remparts de sa ville, put braver la cavalerie scythe, ou la paralyser, comme Psammitik, par des présents annuels; et profitant de la faiblesse de Kyaxarès, il put cesser d’être son vassal, et devenir seulement son allié. C’est ce qui se déduit d’un passage d’Alexandre Polyhistor cité par le Syncelle, page 220, lequel nous apprend[175] «qu’Astibaras (Kyaxarès) accorda sa fille Aroité à la demande que lui en fit Nabopolasar pour son fils Nabukodonosor.» Cet événement correspond aux années 607 ou 606. Il en résulte que Nabopolasar dut être le premier roi babylonien à la fois héréditaire et indépendant: en sorte que Babylone, vassale depuis sa fondation, en 1193, ne paraît avoir été capitale souveraine et indépendante, que vers les années postérieures à 625, quoique Hérodote lui attribue cet état sitôt après la subversion de Ninive en 717.

CHAPITRE XIII.
Règne de Nabopolasar, dit Nabukodonosor.

IL n’existe pas de doute sur l’identité du Nabokolasar de la liste babylonienne, avec le Nabukodonosor des Hébreux[176]. Le règne brillant de ce prince semble avoir été le résultat naturel des trois précédents, qui pendant 60 ans de paix affermirent l’autorité, et accumulèrent les moyens de puissance qu’offrait un pays extrêmement fertile. D’autre part, l’emploi que Nabukodonosor fit de ces moyens, fut aussi le résultat de sa situation politique vis-à-vis de ses voisins. A l’est et au nord, l’empire mède lui opposait une barrière menaçante; à l’ouest, les petits états syriens, phéniciens et juifs, divisés et affaiblis, offraient une proie plus facile à son ambition: elle y prit son cours; mais parce que la résistance prolongée des villes de Tyr et de Jérusalem nécessita de sa part diverses expéditions répétées dont on a confondu quelques dates, il est nécessaire d’établir un ordre clair dans cette partie.

La 1re année du règne de Nabukodonosor est fixée par le kanon astronomique, à l’an 604 avant J.-C.; cette date devient un point de départ précis pour tous les faits relatifs soit antérieurs, soit postérieurs.

Jérémie dont l’autorité, comme écrivain contemporain, est prépondérante ici pendant une période de plus de 40 ans; Jérémie remarque[177] en 3 chapitres différents, que l’an 1 de Nabukodonosor fut l’an 4 de Ihouaqim, fils de Josias. Par conséquent le règne de Ihouaqim date de l’an 607, et la mort de Josias, son père, se place à l’an 608. Ce prince avait régné 31 ans; par conséquent il avait commencé l’an 638. Jérémie ajoute, chapitre 25, que cette 4e année de Ihouaqim fut la 23e depuis l’an 13 de Josias, où Jérémie avait commencé sa mission prophétique. Ces 23 ans avant et compris l’an 604, remontent à l’an 626 inclus. Si l’on ajoutait 13 années pleines, on aurait 639; mais la 13e année de Josias doit se fondre dans la 1re des 23, et n’être que l’an 626, afin que la 1re de Josias reste l’an 638, comme l’exige le calcul premier de Jérémie.