Le lecteur a pu remarquer que dans le Kanon astronomique se trouvent supprimés les noms de plusieurs princes mentionnés par les historiens; par exemple, on n’y voit point la reine Nitocris d’Hérodote, et ce silence achève de prouver ce que nous avons dit, c’est-à-dire qu’elle ne fut que régente sous le règne de son époux Nabokolasar, qui est Nabukodonosor.... On ne voit pas non plus, après Cambyse, le mage Smerdis, quoique mentionné par Ktésias et par Hérodote, ni Laborosoachod, quoique cité dans le fragment de Bérose lui-même (en Josèphe). Ces omissions néanmoins ne sont pas des oublis, ni des lacunes; elles sont le résultat d’un système réfléchi qui n’a pas voulu embarrasser et troubler le calcul, en y introduisant des fractions d’années; en effet, Smerdis ne régna que 7 mois; mais parce que Cambyse régna 7 ans et 5 mois, la liste, en lui comptant 8 ans entiers, compense le temps de Smerdis. La même chose a lieu pour Laborosoachod, pour Arsès, etc., dont les mois sont reversés sur leurs prédécesseurs[170]. Quant à la liaison de cette chronologie babylonienne à notre ère chrétienne, elle s’est opérée avec aisance, facilité et certitude, par les dates des règnes d’Alexandre, de Darius-Hystaspe, de son fils Xercès, etc., dates sur lesquelles la série des jeux olympiques ne laisse aucun doute. Ainsi nous avons jusqu’à l’an 747 avant J.-C. une échelle continue qui nous fournit un terme de comparaison exact pour juger du degré d’instruction des auteurs qui, comme Hérodote, ont parlé de quelque événement, de quelque roi babylonien, dans le cours de cette période jusqu’à Kyrus, qui la termine. Ce sujet va nous occuper dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XII.
Rois de Babylone jusqu’à Nabukodonosor.

EN ayant le mérite exclusif de nous donner la liste des rois babyloniens depuis Nabonasar, le Kanon astronomique n’y a pas joint celui de nous donner des détails instructifs sur leurs règnes, et l’on n’y supplée que très-imparfaitement par d’autres auteurs. Sans un passage du Syncelle, nous ignorerions pourquoi les rois antérieurs n’ont laissé aucune trace: il paraît que Nabonasar, en brûlant leurs actes, ne fit qu’imiter l’exemple de Ninus, qui, selon l’historien syrien Mar-ibas[171], brûla aussi les histoires des rois qui l’avaient précédé. Le règne de Nabonasar, qui forme une ère, s’ouvrit le 26 février de l’an 747 avant J.-C. à midi. A cette époque dut régner à Ninive Teglat-Phalasar, qui l’an 742 s’empara de Damas et enleva quelques tribus juives. Il faut croire que Nabonasar lui parut trop puissant pour l’attaquer, et qu’il se contenta d’une apparence de tribut et de vassalité, comme il arrive quelquefois à la Porte ottomane, en des cas semblables. La dernière année de Nabonasar, en 734, paraît coïncider avec le temps où Salmanasar, autre roi de Ninive, était occupé d’une guerre opiniâtre contre les villes phéniciennes; ce prince prit Samarie et déporta les tribus juives en 730. Nabius, successeur de Nabonasar, n’avait régné que 2 ans: Xinzirus et Porus, qui régnèrent 5 ans, avaient succédé à Nabius et virent Salmanasar enlever une colonie de Babyloniens qui furent déportés à Samarie. Nous avons dit que cet acte indique un retour de puissance de la part des Ninivites sur les Babyloniens.

En 726 régna Ilulaïus, à l’époque où Sennachérib dut succéder à Salmanasar. En 721, à Ilulaïus succéda Mardok-empad, le Mérodak-Baladan des Hébreux, et le Bélésys de Ktésias... Cette année fut la première de Sardanapale, Asar-adonphal, fils de Sennachérib, et il semble que Mérodak lui dut sa nomination ou sa confirmation.

Depuis Mérodak jusqu’à Saos-Duchœus, en 667, 7 règnes et 2 interrègnes remplissent la courte durée de 54 ans; ce qui indique un état de troubles civils, et de partis contraires qui se disputent le pouvoir.

Parallèlement chez les Mèdes régnait Deïokès, qui, assez occupé de son intérieur, ne dut point inquiéter les Babyloniens. Saos-Duchæus, par son règne de 20 ans, indique un état de choses plus affermi, à raison de l’ascendant d’un des partis. Ce dut être lui dont les généraux emmenèrent captif à Babylone Manassé, roi de Juda, mort en 652. Le livre des Rois, plus authentique que les Paralipomènes, ne dit rien de ce fait, d’ailleurs peu important. En 645 régna Kinil-Adan, qui serait le Nabukodonosor de Judith, si saint Jérôme ne nous avertissait formellement que dès son temps les Juifs, malgré leur zèle dévot, reconnaissaient ce livre pour être apocryphe, ainsi que le livre encore plus romanesque intitulé Tobie. Si le lecteur veut jeter l’œil sur la note ci-jointe, il y verra les preuves de cette apocryphité admise par tous les bons critiques.[172]

Le livre intitulé Chronologie d’Hérodote[173] prouve, page 150, que Kynil-Adan est le Nanibrus de Ktésias dans l’anecdote de Parsodas, laquelle se place entre les années 633 et 627.... Il semblerait que Nanibrus aurait succédé à Saos-Duchæus, comme à son père, sous le bon plaisir des rois mèdes.

Après Kynil-Adan, en 625, règne Nabopolasar qui est le premier Labynet d’Hérodote. C’est de lui que parle cet historien, lorsqu’après la bataille entre les Lydiens et les Mèdes, interrompue le 3 février au matin, par la célèbre éclipse de Thales, il dit: «Syennèsis, roi de Cilicie, et Labynet, roi de Babylone, furent les médiateurs de la paix; ils hâtèrent le traité, et ils l’assurèrent par un mariage.»

Ici le texte et le bon sens s’accordent à vouloir que si Syennèsis et Labynet furent présents, ils furent auxiliaires et sans doute vassaux, l’un du Lydien, l’autre du Mède; ceci cadre bien avec le récit de Ktésias: mais, dira-t-on, si la bataille eut lieu le 3 février au matin, et si le règne de Nabopolasar ne date que du 26 de ce mois (l’an 625), comment Hérodote l’appelle-t-il déjà roi? Cette difficulté se résout très-bien, en disant que Nabopolasar dut être le fils de Nanibrus-Kynil-Adan; qu’en sa qualité d’héritier, il put conduire le subside, même depuis 4 ans que durait cette guerre, et que son père étant mort l’année 624, cette année ne compte pas pour Nabopolasar, quoique déjà roi, attendu que dans cette liste les années appartiennent toujours aux princes qui les commencent. D’ailleurs Hérodote a pu lui anticiper le nom de roi.