Quant au récit de Mégasthènes, qui suppose que Nabukodonosor, plus vanté qu’Hercule même par les Chaldéens, avait franchi les colonnes d’Afrique et conquis l’Espagne; qu’ensuite, selon le commentaire de Strabon[196], il était revenu par la Thrace, etc., l’invraisemblance d’une telle expédition à cette époque est trop choquante pour mériter qu’on la discute. L’erreur vient d’une fausse acception du mot Ibériens. Quelque auteur chaldéen mentionnant la conquête des Juifs, les aura désignés par leur nom asiatique Heberim (Hebræi); et soit Mégasthènes, soit le traducteur qu’il employa, l’écrivain n’ayant pas connu ce petit peuple ou cet ancien nom, l’a entendu des Eberim ou Ibères d’Espagne, ou de Colchide, dont le nom a la même orthographe et peut-être la même étymologie[197].
En faveur de cette expédition de Libye, l’on a voulu invoquer un passage de Salluste qui dit que[198] «selon les livres phéniciens trouvés chez le roi Tempsal, une partie de l’ancienne population de l’Afrique s’était composée de Perses, de Mèdes, d’Arméniens, venus par la mer à la suite d’Hercule;» et parce que la langue des Berbères, qui descendent des anciens Mazikès, offre en effet quelques mots persans, on a voulu s’en prévaloir pour appliquer ce récit à Nabukodonosor, que les Africains auraient pris pour Hercule[199].
Mais on n’a pas fait attention, 1° que les Mèdes, les Perses et les Arméniens n’ont jamais été sujets de Nabukodonosor; 2° qu’il n’aurait pu les licencier sans anéantir son armée, et qu’alors même cette époque tardive, ils n’eussent pas été assez nombreux pour fonder un peuple; 3° enfin que la vraie raison de ce fait historique se trouve clairement indiquée dans le chap. 28 d’Ézéchiel, où cet écrivain dit à la ville de Tyr:
«Ville superbe qui reposes au bord des mers, tu tiens à ta solde le Perse, le Lydien; l’Égyptien. Tes murailles sont parées de leurs boucliers et de leurs cuirasses. Tu portes ton commerce au loin dans des pays (ou des îles). Tous les vaisseaux de la mer sont employés à tes transports.»
On voit par ces phrases que les Tyriens eurent le même système militaire que les Carthaginois, les Vénitiens, les Génois, en un mot que tous les peuples marchands qui, pour économiser le sang de leurs concitoyens, prennent à leur solde des étrangers mercenaires. Naturellement les Tyriens durent trouver de tels stipendiaires dans les Arméniens, les Mèdes et les Perses, qui nés soldats, durent préférer aux enrôlements forcés de leurs rois, l’enrôlement volontaire chez un peuple libre qui les payait bien. Les Phéniciens qui eurent de bonne heure des colonies en Afrique, à Hippon, à Leptis, à Utique, y envoyèrent pour garnisons ces soldats asiatiques, dont la cumulation pendant 6 ou 7 siècles avant Nabukodonosor dut y jeter une masse capable d’influer sur la population et le langage: les débris d’une armée débandée n’eussent pu produire un tel effet. L’expédition d’Hercule, tout aussi invraisemblable que celle de Nabukodonosor, se décèle par cela même, pour une allégorie dans laquelle le soleil, dieu des Phéniciens, est personnifié roi et conquérant, parcourant et soumettant tout le monde; et parce que les principaux astres et les constellations également personnifiés en héros étaient les patrons des divers peuples, par exemple, Persée; patron des Perses, Jason, patron des Mèdes, Haïk ou Orion, patron des Arméniens; il devint naturel de dire que ces peuples avaient suivi leurs chefs à l’armée céleste, et à une expédition qui eut pour bornes les colonnes d’Afrique et d’Espagne, attendu que là le soleil semblait finir sa course dans l’Océan. Lisez l’histoire ancienne sans calcul et sans précautions, vous n’y verrez qu’un roman souvent absurde; lisez-la avec une défiance critique, elle finira par ne vous offrir que des tableaux de faits naturels et probables.
Revenons aux rois de Babylone.
CHAPITRE XVI.
Derniers rois de Babylone jusqu’à Kyrus.
LE Kanon astronomique donne 43 ans de règne total à Nabukodn-osor... Par conséquent il régna 25 ans depuis la prise de Jérusalem, arrivée l’an 18 de son règne, et sa mort arriva l’an 562 avant notre ère. Ayant été marié vers l’an 606, déjà chef d’armée, l’on peut supposer qu’il eut à cette époque 22 à 24 ans, ce qui place sa naissance vers l’an 628 à 630, et donne à sa vie la durée très-naturelle de 70 ans. La chronique des rois est d’accord avec le Kanon astronomique, lorsqu’elle dit: «La 37e année depuis que Jhouakin, roi de Juda, eut été déporté, Aouil-Mérodak[200], roi de Babylon, en l’an 1er de son règne, retira ce prince de la prison où il languissait.»
Jhouakin fut déporté, dans la même année où Sédéqiah lui fut substitué, l’an 597: Aouil-Mérodak régna en l’an 561... L’intervalle est juste 37 ans[201].
Selon Bérose, «le caractère vicieux et méchant d’Aouil-Mérodak le fit tuer dans la seconde année de son règne, par Nériglissor, qui avait épousé sa sœur[202].»