7° Que, selon la remarque de saint Jérôme (p. 2074, tom. III), les prophéties de ce livre sont si énigmatiques, si obscures, que pour les comprendre il faut avoir lu une foule d’historiens grecs d’une époque tardive, entre autres Polybe et Possidonius; d’où il résulte, d’une part, qu’étant inintelligibles, lues isolément, elles ne peuvent impliquer croyance; et d’autre part, que, comparées avec l’histoire, elles en contiennent de tels détails, que l’on a droit de supposer que l’auteur les a connus et les a vêtus à sa manière.
Par tous ces motifs, il est constant que le livre de Daniel est un ouvrage apocryphe d’une date postérieure de plusieurs années à Antiochus Épiphanès; on peut même dire, dont la composition a été faite à diverses reprises et par plusieurs mains, dont la dernière a dû tarder jusqu’à l’entrée des Romains en Syrie.
Ces faits bien reconnus, on aperçoit à plusieurs problèmes chronologiques de Daniel une solution facile qu’ils n’ont reçue dans aucune autre hypothèse. A l’époque tardive où vécut le principal auteur, on conçoit que, semblable à ses confrères les auteurs de Judith, d’Esther, de Tobie; de Bel et Dagon, et autres apocryphes, il put être mal instruit de certaines parties d’histoire comprises dans son plan, et qui n’avaient été traitées que dans la langue grecque, peu cultivée jusqu’alors en Judée[219]. Par exemple, lorsqu’on analyse tout ce qu’il dit de Balthasar, de Darius le Mède, et de Kyrus, on se convainc qu’il a confondu et pris pour un seul et même événement les deux siéges et les deux prises de Babylone, mentionnés par Hérodote à 2 dates différentes; l’une en l’an 539 sous Kyrus, l’autre en l’an 507 ou 506 sous Darius, fils d’Hystaspes: de manière que, n’ayant point d’idée claire du second siége, il a attribué le premier à Darius, qu’il a cru être un roi mède, trompé probablement à cet égard par le récit de Xénophon.
La confrontation d’Hérodote va justifier notre opinion. Selon cet historien, un premier siége de Babylone eut lieu sous Kyrus. «Cette grande ville «fut prise alors, pour la première fois, par l’armée des Perses et des Mèdes réunis. Le roi de Babylone, à cette époque, était fils de Nitokris, et s’appelait Labynet, comme son père (Nabukodonosor). Ce jour-là les Babyloniens célébraient une fête, et ne s’occupaient que de plaisirs et de danses[220].»
N’est-ce pas là le texte de Daniel? Balthasar est fils de Nabukodonosor (Labynet). Ce roi célèbre une grande fête; on ne s’occupe que de festins et de plaisirs. La ville est prise par les Mèdes et les Perses. Voilà bien le siége de Kyrus; mais, selon Daniel (ch. 5, vers. dernier), ce fut Darius Mède, qui régna âgé de 62 ans. Écoutons Hérodote: «L’an 15 de Darius, fils d’Hystaspes, la ville de Babylone se révolta contre ce prince; elle subit alors un second siége qui dura 20 mois; enfin, par l’effet d’un stratagème, elle fut prise une seconde fois par l’armée des Perses et des Mèdes réunis; et Darius régna (de nouveau) dans Babylone[221]. Ce fut même ce prince,» nous dit ailleurs Hérodote, «qui le premier divisa en 20 grands gouvernements ou satrapies la masse de l’empire perse jusqu’alors confuse.»
Nous disons que, trompé par ce second siége, l’auteur de Daniel a placé au premier siége un Darius Mède, qui n’est que le fils d’Hystaspes: la preuve en est dans tous les caractères qu’il donne à ce roi.
1° Il lui fait diviser l’empire perse en satrapies, comme Hérodote: le nombre n’est pas le même; au lieu de 20, c’est 120; mais cela peut venir d’une autre méprise. Josèphe nous apprend que Xercès étant mort, son trône passa à son fils Kyrus, appelé Artaxercès par les Grecs, lequel Kyrus divisa l’empire en 120 satrapies[222]. L’anonyme n’aurait-il pas confondu ce Kyrus avec le premier?
2° Il dit que Darius fut fils d’Ahshouroush, et de race mède; mais Ahshouroush n’est pas autre que Cambyses, comme il résulte du chap. 4 d’Ezdras. Ne connaissant point Smerdis, l’anonyme a cru que Darius, à titre de successeur de Cambyses, était son fils. Aussi ne compte-t-il que trois rois jusqu’à Xercès. Dès lors il a dû le faire de race mède, puisque Kyrus, père de Cambyses, était petit-fils d’Astyag.
3° Sans cesse il joint l’idée et le nom de Darius au nom et à l’idée de Kyrus... Daniel, dit-il, vécut jusqu’à l’an 1er de Kyrus, et il continua de vivre jusqu’au temps de Darius et de Kyrus.
4° L’an 1er de Darius, il lit dans les livres (de Jérémie), et il trouve que les 70 ans de captivité ou de désolation touchent à leur terme. Ce trait est décisif; car, si de l’an 587, où commença la captivité sous Nabukodonosor, vous descendez à l’an 520, qui fut la seconde année de Darius (année dans laquelle ce prince rendit son édit pour rebâtir le temple), vous aurez 68 ans révolus, qui sont le terme très-voisin de 70; enfin il est remarquable qu’un des plus anciens chronologistes chrétiens, Maxime le martyr, donnant une liste des rois de Babylone, après Kyrus et Cambyses, nomme Darius avec son épithète de Mède, ce qui prouve l’identité alors supposée du fils d’Hystaspes et du prétendu Darius de Daniel[223]. Maintenant si, comme nous le pensons, la méprise est incontestable, tout le livre de Daniel est jugé. Il n’est plus nécessaire de rechercher de quelle date doivent partir ni les 7 semaines qu’il compte depuis l’ordre de rebâtir jusqu’à l’oint de Dieu, ni les 62 semaines qu’il compte de là jusqu’à l’extermination d’un autre oint[224]. Seulement il convient de remarquer que la conversion des jours de ces semaines en années est totalement arbitraire; que les deux sommes ne doivent pas être réunies, comme l’a voulu Africanus, qui, par une autre erreur, compte 70 au lieu de 69, et cela, pour avoir une somme de 490 ans, dont le départ, dit-il, est l’an 20 d’Artaxercès. Mais si, comme il est de fait, l’an 20 d’Artaxèrcès correspond à l’an 445, la prophétie prétendue n’est pas applicable au cas que l’on indique... Au reste, il suffit de lire l’aventure des trois jeunes gens dans la fournaise, celle de Daniel dans la fosse aux lions, et la métamorphose du roi de Babylone en quadrupède paissant et broutant, pour voir que tout le livre doit être joint à celui de Bel et Dagon, et partager la sentence portée par les théologiens mêmes contre cette fabuleuse production[225].