Si nous appliquons ces 215 au calcul d’Hérodote et d’Eusèbe (1355), l’entrée aura eu lieu vers 1570.[266] Si nous les appliquons au calcul d’Africanus et de la Chronique, elle aura eu lieu vers 1610. Dans l’un et l’autre cas, elle tombe dans la période de nos pasteurs, expulsés en 1556.
Si au contraire nous employons les 430 ans du texte hébreu, l’entrée remontera vers les années 1790 ou 1820, et ici elle coïncide presque à l’entrée des rois pasteurs.
Pourquoi cette différence si forte d’un texte à l’autre? Ne pourrait-on pas dire que l’un représente l’opinion du rédacteur du Pentateuque, le grand-prêtre Helqiah, tandis que l’autre serait l’opinion des docteurs d’Alexandrie, qui, au temps de la traduction, ayant eu connaissance des livres égyptiens, auraient voulu, comme le fit Josèphe, que les pasteurs rois fussent les pasteurs hébreux. L’autre hypothèse ne laisse pas que d’avoir plusieurs convenances. Par exemple, la Genèse parle des relations orales de la famille d’Abraham et de Jacob avec les Égyptiens, comme d’une chose simple et naturelle; cependant nous savons que la langue de ce peuple différait essentiellement de l’hébreu; et dans ces siècles barbares une langue n’était pas connue hors de son territoire: si donc nous supposons que ces relations aient eu lieu avec les rois pasteurs, il n’y a plus de difficulté, parce que leur langue fut un dialecte arabique comme l’est l’hébreu.
D’autre part, les Égyptiens haïssaient les pâtres comme gens impurs devant la loi: et les rois et prêtres d’Égypte n’eussent pas dû accueillir si bien les Hébreux; les rois pasteurs l’ont pu; leur prêtre Putiphar a pu même recevoir Joseph en sa maison, et une femme de cette race recueillir Moïse flottant sur les eaux.
Selon les livres chaldéens cités par Bérose, et selon les livres égyptiens cités par le Persan Artapanus,[267] Abraham enseigna l’astrologie ou astronomie aux Égyptiens; comment croire que les Égyptiens, inventeurs du zodiaque, et de tout temps célèbres par leur science astronomique, aient reçu des leçons d’un étranger vagabond; mais cela peut se croire des pasteurs arabes d’Égypte qui arrivèrent et purent rester ignorants en cette science. Artapanus ajoute que Joseph établit le mesurage des terres et autres institutions utiles, lesquelles n’ont pu être ignorées que des pasteurs qui avaient tout bouleversé.—Quant à l’accaparement de toutes les terres dont parle la Genèse, comme conseillé par Joseph en temps de famine, cela convient encore à l’esprit des rois pasteurs, spoliateurs et tyrans: ce livre d’Artapanus, qui sous quelque rapport diffère des récits de la Genèse et de Manéthon, a, sous d’autres rapports, des analogies marquées... Il fait élever Moïse par la fille du roi de Memphis, en disant qu’il y avait en ce temps-là un autre roi dans le pays au-dessus et divers rois en Égypte. Il fait de Moïse un ministre et un général du roi qui l’aime d’abord, puis qui redoute son grand crédit et veut le faire périr dans une guerre d’Éthiopie. Moïse part pour ce pays, s’arrête en chemin pendant 10 ans, et avec les seuls bras de sa famille ou de ses nationaux, il bâtit une ville appelée Hermopolis... Tout cela pêche par invraisemblance; mais si l’on se rappelle que l’Éthiopie des Grecs est le pays de Kush des Orientaux; que le pays de Madian, où se retira Moïse, était une dépendance, une terre de Kush, comme nous l’avons prouvé,[268] et que près de ce pays, sur la frontière d’Égypte, est la ville d’Héroopolis, tout près de celle de Phitom (Patumos d’Hérodote), bâtie par les Hébreux, on sera porté à croire qu’Artapanus ou ses copistes ont commis l’altération d’Héroopolis en Hermopolis. Du reste, Artapanus parle des miracles opérés par Moïse et de la sortie de son peuple, presque comme l’Exode, excepté qu’il les répartit sur une durée de temps plus ou moins longue, pendant laquelle Moïse se serait prévalu des accidents et phénomènes naturels. On veut aujourd’hui traiter Artapanus de romancier; mais Josephe et Alexandre Polyhistor l’ont regardé comme un homme savant, nourri de la lecture des livres égyptiens. De tout ce mélange de variantes[269], d’analogies, d’invraisemblances, que conclure, sinon qu’il a réellement existé des faits qui ont été la base de l’histoire, mais qui, vu leur antiquité, vu la négligence des écrivains à les recueillir près de leur source, ont été altérés par les récits populaires d’une génération à l’autre, et se sont présentés sous cette forme aux historiens tardifs? Il est probable que la nation juive doit son origine à un premier noyau de peuple d’origine chaldéenne, puisque l’idiome chaldéen est resté sa langue. Il est probable encore qu’il y a quelque chose de vrai dans ce que Manéthon dit de sa sortie, puisque les livres hébreux, et Artapanus, et Tacite même[270], citent des circonstances très-ressemblantes.
Quant aux dates fixes, puisque les Juifs même n’ont pu nous les donner, qu’ils se montrent au contraire tout-à-fait ignorants sur la période entière du séjour et sur l’état de l’Égypte lors de la sortie, il faut nous contenter de celles qu’indique le raisonnement; mais n’omettons pas de remarquer, en finissant cet article, qu’il sera toujours étrange de voir l’auteur quelconque de la Genèse se prétendre si bien instruit de tant de détails minutieux sur Abraham, Jacob et Joseph, quand il l’est si peu de tout ce qui concerne le séjour en Égypte, et la sortie sous Moïse, et la vie errante du désert jusqu’au moment de passer le Jourdain. Cela est contre tout état probable de monuments; et cela nous confirme dans l’opinion émise ailleurs, savoir que les matériaux de la Genèse sont totalement étrangers aux Juifs, et qu’ils sont un composé artificiel de légendes chaldéennes dans lesquelles l’esprit allégorique des Arabes a représenté l’histoire des personnages astronomiques du calendrier sous les formes anthropomorphiques. Mais rentrons dans notre domaine chronologique, et voyons quels secours ajoute Diodore de Sicile aux cadres tronqués de Manéthon et d’Hérodote.
CHAPITRE IV.
Récit de Diodore.
D’après tout ce que nous avons vu du désordre et des contradictions de la liste d’Africanus, copiste apparent de Manéthon, nous avons droit de croire que la dynastie des pasteurs a été la borne historique des savants de Memphis, et cela par la double raison que ces étrangers auront détruit les archives nationales, et que l’école de Memphis, ne trouvant au-delà de leur époque que des rois thébains, les aura négligés par esprit de parti pour sa métropole. Si nous avions la liste complète de ces rois, trouvée par Ératosthènes, et copiée par Apollodore, peut-être y trouverions-nous le moyen de renouer le fil de succession par l’entremise de la 18e dynastie: à son défaut, il faut nous adresser à Diodore.
Cet auteur, qui lût et compulsa un grand nombre de livres sur ces matières, dans la bibliothèque d’Alexandrie, eut de grands moyens de s’instruire et de nous instruire avec lui: malheureusement il s’est moins appliqué à la précision qu’à l’étendue.—Cet historien nous donne comme résultat de ses recherches, et comme un fait non contesté de son temps, «que le royaume de Thèbes fut le premier civilisé et le plus célèbre de toute l’Égypte. La ville de Thèbes, dit-il[271], fut fondée, selon quelques-uns, par le dieu Osiris même, qui lui donna le nom de sa mère; mais ni les auteurs ni les prêtres ne sont d’accord à ce sujet, plusieurs assurant que cette ville a été bâtie bien plus tard, par un roi nommé Busiris.»
Nous laissons à part ce que Diodore dit avec Hérodote, Manéthon et la vielle chronique, du règne des dieux, qui dura des milliers d’années, 10,000, selon les uns, 18,000 et même 23,000 selon d’autres, depuis Osiris ou le soleil, jusqu’à Alexandre... Ce sont là des allégories astrologiques, de même que l’invention prétendue de toutes les sciences, par un dieu ou homme nommé Hermès.—Mais Diodore parle historiquement, lorsqu’il peint l’état primitif des anciens habitants de l’Égypte, et leur vie sauvage entièrement semblable à celle des nègres et des Caraïbes des temps modernes[272]. «Alors, dit-il, ceux-là étaient rois qui inventaient les choses et les moyens utiles aux besoins de la vie: le sceptre ne passait pas au fils du régnant, mais à celui qui avait rendu le plus de services (comme dans l’ancienne Chine).