«Arrivé là, aucun obstacle n’empêche d’approcher jusqu’au pied de la chute. On peut même avancer derrière cette prodigieuse nappe d’eau, parce que, outre que le rocher du haut duquel elle se précipite a une forte saillie, la chaleur[69] occasionée par le violent bouillonnement des eaux, a causé, dans la partie inférieure du roc, des cavernes profondes qui s’étendent au loin sous le lit de la cataracte. En entendant le bruit sourd et mugissant qu’elles occasionent, Charlevoix a eu le mérite de deviner l’existence de ces cavernes[70]. Je m’avançai de 5 ou 6 pas derrière la nappe d’eau, afin de jeter un coup-d’œil dans l’intérieur de ces cavernes; mais je faillis d’être suffoqué par un tourbillon de vent qui règne constamment et avec furie au pied de la chute, et qui est causé par les chocs violents de cette prodigieuse masse d’eau contre les rochers. J’avoue que je ne fus pas tenté d’aller plus avant, et aucun de mes compagnons n’essaya plus que moi de pénétrer dans ces antres terribles, séjour menaçant d’une mort certaine. Aucune expression ne peut donner une juste idée des sensations qu’imprime un spectacle si imposant: tous les sens sont saisis d’effroi; le bruit effrayant de l’eau inspire une terreur religieuse qui s’augmente encore, lorsque l’on réfléchit qu’un souffle de ce tourbillon peut subitement enlever de dessus le rocher glissant le faible mortel qui s’y place, et le faire disparaître dans le gouffre affreux qu’il a sous ses pieds, et dont aucune force humaine ne pourrait le sauver.» Tel est le récit de M. Weld.
Il me restait à savoir comment le fleuve se dégageait du ravin où il était captif. Je continuai ma route à pied à travers les bois, par un sentier toujours en pente, l’espace de 6 milles: je cherchais à deviner quelle en serait l’issue, lorsqu’enfin j’arrivai au bord de l’escarpement dont j’ai parlé: les Canadiens appellent cet endroit le Platon, au lieu du Plateau, et l’on dirait encore mieux la Plate-forme. Ma vue, alors dégagée des arbres, découvrit tout à coup un horizon immense; en avant, au nord, le lac Ontario semblable à une mer; plus près de moi, une longue prairie par laquelle le Saint-Laurent s’y rend, en formant 3 coudes; sous mes pieds, et comme au fond d’une vallée, le petit village de Queenstown assis sur sa rive ouest, tandis que vers ma droite, le fleuve sortait enfin comme d’une caverne, par l’issue du ravin dont le bois me masquait le bord et l’ouverture.
Pour quiconque examine avec attention toutes les circonstances de ce local, il devient évident que c’est ici que la chute a d’abord commencé, et que c’est en sciant, pour ainsi dire, les bancs du rocher, que le fleuve a creusé le ravin, et reculé d’âge en âge sa brèche jusqu’au lieu où est maintenant la cascade. Il y continue son travail séculaire avec une lente mais infatigable activité: les plus vieux habitants du pays, comme l’observe M. Weld, se rappellent avoir vu la cataracte plus avancée de plusieurs pas: un officier anglais, stationné depuis 30 ans au fort Érié, lui cita des faits positifs, prouvant que des rochers alors existants avaient été minés et engloutis: dans l’hiver qui suivit mon passage (1797), les dégels et le débordement détachèrent des blocs considérables qui gênaient l’élan de l’eau: et si, depuis que les Européens y ont abordé la première fois, il y a plus d’un siècle et demi, ils eussent tenu des notes précises de l’état de la chute, nous aurions déja quelques idées de ses progrès, attestés d’ailleurs par le raisonnement et par une foule d’indications locales que l’on rencontre à chaque pas[71].
Pendant 5 jours que je passai chez M. Powel, juge, qui a formé son établissement à 4 milles du Platon, j’eus le loisir d’aller visiter le ravin à un endroit où se trouve une espèce de grande baie dans l’un de ses flancs: cette baie a cela de remarquable, que les eaux y forment un grand remous ou tournoiement dans lequel s’engagent la plupart des corps flottants qui n’en peuvent plus sortir. L’on voit à cet endroit que le fleuve arrêté par la dureté du rocher, a porté sa chute sur plusieurs points, et que ce n’est qu’en les tâtant qu’il en a trouvé un plus faible par lequel il a continué sa route.
A cet endroit le banc du rocher à fleur de terre, est calcaire ainsi qu’à la brèche du Platon; et l’on a droit de le croire tel dans tout le cours du ravin, puisque la table sur laquelle s’appuie la cataracte l’est aussi, et de l’espèce appelée calcaire primitif ou cristallisé. M. le docteur Barton, qui l’a examiné avec plus de loisir que je n’ai pu le faire, évalue son épaisseur à 16 pieds anglais; il croit ce banc calcaire assis sur des bancs de schiste bleu qui contiennent une forte dose de soufre[72]. J’ai trouvé beaucoup, de ces schistes sur les bords du lac Érié, et il est probable que ce même banc tapisse son fond et le lit du Saint-Laurent: avec les siècles, si le fleuve poursuivant son travail, cesse de trouver la roche calcaire qui l’arrête, et s’il rencontre des couches plus molles, il finira par arriver au lac Érié, et alors s’opérera dans l’avenir l’un de ces grands desséchements dont les vallées du Potômac, de l’Hudson et de l’Ohio nous ont offert des exemples dans le passé. Ce grand incident pourrait être aidé et hâté par des causes qui paraissent avoir joué un grand rôle dans toute la structure de ce pays, je veux dire les volcans et les tremblements de terre dont les traces physiques et les souvenirs historiques se retrouvent en grand nombre sur toute la côte atlantique, ainsi que je l’exposerai dans un instant.
La chute de Niagara est sans contredit la plus prodigieuse de toute cette contrée; mais l’on y en compte beaucoup d’autres dignes de l’attention des naturalistes, les unes par leur volume, les autres par leur élévation.
| Sur le prolongement du même coteau, d’où tombe le Saint-Laurent, et aussi sur la rive méridionale du lac Ontario, la rivière Génésee subit 2 ou 3 chutes dont la somme additionnée égale celle de Niagara, et prouve que l’escarpement conserve son niveau avec une régularité remarquable: j’ai dit 2 ou 3 chutes, parce que les voyageurs diffèrent entre eux sur ces nombres, et que n’étant pas témoin, je ne puis résoudre la question. M. Arrow-Smith n’en compte que 2, dont la plus voisine du lac a 75 pieds anglais de hauteur, ci | 75 |
| et la seconde, au-dessus d’elle, 96 pieds, ci | 96 |
| ce qui fait 171 pieds anglais. Total | 171 |
| et revient à environ 157 pieds de France, ci | 157 |
M. Pouchot, officier français en Canada, dans la guerre de 1756, compte 3 chutes[73];
| la première large de 2 arpents et haute de 60 pieds, ci | 60 |
| La seconde peu considérable | |
| La troisième large de 3 arp. et haute de 100 pieds | 100 |
| Total | 160 |
Cette somme de 160 pieds coïncide très-bien, comme l’on voit, avec les 157 de M. Arrow-Smith, dont les auteurs paraissent avoir négligé la seconde cascade.