Des quakers étaient venus lui faire visite, et entre diverses offres de service, ils lui proposèrent de rester aussi long-temps qu’il voudrait, même pour toujours, l’assurant qu’il ne manquerait de rien. Quand ils furent partis, je fis dire à Petite-Tortue: «Vous connaissez ces gens-là; ils offrent peu et rarement, mais quand ils offrent, on y peut compter. Qui vous empêcherait de rester chez les blancs? N’êtes-vous pas mieux ici que sur la Wabash?» Il ne se pressa point de me répondre, selon le caractère froid et réservé des sauvages. Quand il eut un peu rêvé en se promenant et s’épilant, voici ce qu’il me dit: «Oui, je me suis assez bien habitué à tout ceci; ces habits sont chauds et bons à ma goutte; ces maisons garantissent bien de la pluie, des vents, du soleil; on y a sous la main tout ce qui est commode; ce marché (celui de la rue Seconde était sous les fenêtres) fournit tout ce qu’on désire, et l’on n’est pas obligé de courir après le daim dans les bois. Au total, cela vaut mieux que chez nous; mais ici, moi, je me trouve sourd et muet. Je ne parle pas comme vous; je n’entends et ne puis me faire entendre.—Quand je vais dans les rues, je regarde chacun dans sa boutique occupé à un travail. L’un fait des souliers, l’autre des chapeaux, l’autre vend de la toile, et chacun vit de ce travail. Je me demande, que sais-tu faire de tout cela? Rien du tout. Je sais faire un arc, une flèche, prendre du poisson, tuer du gibier, aller à la guerre; mais de toutes ces choses aucune ne sert ici. Apprendre celles que l’on y fait serait long, difficile, incertain. L’âge vient; si je restais avec les blancs, je serais un meuble inutile aux miens, inutile aux blancs et à moi. Que fait-on d’un meuble inutile? Il faut retourner chez moi.»

Ce peu de mots bien analysé, contient la solution du problème. Pour toute transplantation, la langue est un obstacle majeur; car vivre dans un pays sans y pouvoir converser, est un état insupportable; apprendre cette langue est un travail d’esprit long et pénible. Long-temps après qu’on la parle, s’énoncer avec correction et à volonté est encore une difficulté sentie à chaque instant, et qui à chaque instant décourage. Cet obstacle vaincu, et il ne l’est jamais bien que par la jeunesse, il en reste trois autres puissants: 1º l’impression des habitudes premières de l’enfance, dont l’effet est tel, qu’après bien des observations, il me paraît certain que dès l’âge de cinq ans le système moral d’un homme a pris la direction et le pli qu’il conservera toute sa vie. Il y a développement selon les circonstances, mais il ne se produit rien de neuf dans le caractère; tout part d’un même fond; 2º la privation des parents et des amis, dont la fréquentation est un lien physique et moral; 3º l’échafaudage de travaux et de peines qu’exige notre état social de la part d’un sauvage, sans compter la difficulté physique de se soumettre à la vie contrainte et captive de nos cités, et de renoncer à ses habitudes insouciantes et vagabondes. Ces hommes sont réellement dans l’état des oiseaux et des animaux farouches que l’on n’apprivoise jamais quand on les prend adultes. Les missionnaires ont fort bien senti cette vérité, et ils conviennent tous qu’on ne civilisera les sauvages qu’en commençant leur éducation dès l’enfance, dès la naissance, et en les prenant pour ainsi dire dans le nid, comme les petits oiseaux que l’on appelle Niais. Ce penchant vers l’indépendance, qui est celui de la paresse et de l’oisiveté, est si naturel, que l’on a fait aux États-Unis l’observation suivante, savoir: que, parmi les artisans émigrants de l’Europe, tous ceux qui n’ont pas assez de moyens intellectuels pour se procurer de bons établissements dans les villes, se hâtent, sitôt qu’il ont gagné une petite somme, d’acheter des terres dans l’intérieur où elles sont à un demi-dollar ou un quart de dollar l’acre, pour s’y établir propriétaires libres; et parce que bientôt ils trouvent fort dure la vie d’abatteurs de bois, ils y mêlent la vie de chasseur et de pêcheur, c’est-à-dire, qu’ils deviennent demi-sauvages; mais de quel prix paie-t-on cette liberté sauvage? Nous en avons déja quelques échantillons; continuons d’en examiner les détails.

«Petite-Tortue, me dit M. Wels, a toute raison de penser comme il fait; s’il tardait de retourner chez lui, il perdrait son crédit parmi ses compatriotes. Déja ce n’est qu’avec bien des ménagements qu’il peut le conserver. En arrivant, il faudra qu’il reprenne d’abord le costume et les usages indiens, qu’il ne dise pas trop de bien des nôtres, de peur de choquer leur orgueil, qui est extrême. Dans ces villages, la jalousie de chaque guerrier, de chaque sauvage, rend la situation des chefs aussi délicate que celle d’un chef de parti dans l’état le plus démocratique; et le leur est en effet une démocratie extrême et terrible. Cet homme a chez lui de bons vêtements, du thé, du café; il a même une vache; sa femme fait du beurre; mais il se garde d’user de ces douceurs, il les réserve pour la réception des étrangers blancs. Dans les premiers temps où il eut une vache, elle lui fut tuée de nuit, méchamment, et il dut feindre de ne pas connaître l’auteur, et de la croire malade.» Quoi! repris-je avec l’air de l’étonnement, est-ce que ces hommes de la nature connaissent l’envie, la haine, les basses vengeances? Nous avons chez nous de brillants esprits qui assurent que ces passions ne naissent que dans nos sociétés civilisées.—Eh bien! répondit M. Wels, qu’ils viennent passer trois mois chez les sauvages, et ils s’en retourneront convertis. Alors il me confirma tout ce que j’avais appris au Poste-Vincennes et en Kentucky, de la vie anarchique et tracassière des peuplades, soit errantes, soit sédentaires. Il m’observa que les vieillards assemblés n’avaient aucun pouvoir coërcitif sur les jeunes; que le premier jeune guerrier mutin ou superstitieux, pouvait en un matin ameuter une jeunesse toujours turbulente, parce qu’elle est oiseuse, et déterminer une guerre qui compromettait toute la peuplade; que de tels accidents n’avaient pas seulement pour cause l’ivresse, et par conséquent le commerce avec les blancs, mais des idées superstitieuses communes à tous les sauvages, et une certaine inquiétude d’esprit et de corps, une soif particulière de sang tenant de la nature des tigres et des bêtes féroces. Il me donna des détails curieux sur toutes les petites tracasseries de village et de voisinage, sur les grandes et fortes animosités qui en résultaient, ainsi que sur les haines implacables pour le moindre affront et sur les vindettes ou vengeances de talion, pour toute mort ou mutilation. J’en avais eu un exemple saillant sous les yeux au Fort Miâmi, dans la personne du chef célèbre Blue-Jockey; ce sauvage s’étant enivré, en rencontra un autre à qui il gardait haine depuis 22 ans. Se voyant seul, il profita de l’occasion, et le tua. Le lendemain, toute la famille en armes de demander sa mort. Il vint au fort Miâmi trouver le capitaine Marshal, commandant, de qui je tiens le fait, et il lui dit: «Qu’ils veuillent me tuer, cela est juste; mon cœur a éventé son secret; la liqueur m’a rendu fou, mais tuer mon fils, comme ils en menacent, cela n’est pas juste. Père, voyez si cela peut s’arranger. Je leur donnerai tout ce que je possède: deux chevaux, mes bijoux d’or et d’argent: mes plus belles armes, excepté une paire. S’ils ne veulent pas accepter, qu’ils prennent jour et lieu; je me rendrai seul, et ils me tueront.»

Cette loi du talion se trouve chez tous les peuples barbares, c’est-à-dire, sans gouvernement régulier, parce qu’à défaut de l’autorité publique, elle est le seul préservatif des individus et des familles. Imaginer que ce soit une transmission ou une communication des Hébreux ou des Arabes, est une rêverie qu’il faut laisser aux visionnaires qui bâtissent toute l’histoire des nations sur un fétu. Ce peut bien être les Arabes qui l’ont établie en Italie, en Espagne, en Corse, etc.[184]; mais il serait très-possible que la barbarie l’y eût établie avant eux et sans eux.

«Cependant, ajoute M. Wels, les Indiens de la Wabash, les Miâmis, les Potéuottamis, etc., valent mieux qu’il y a 60 ou 80 ans. La paix que l’abaissement de la ligue iroquoise leur a procurée, leur a permis de cultiver avec la houe, le maïs, les pommes de terre, même nos choux et nos turneps; nos prisonniers ont élevé des pêchers, des pommiers; enseigné à nourrir de la volaille, des porcs, depuis peu des vaches; en un mot, les Chactâs et les Creeks de Floride ne sont pas plus avancés.»

Maintenant, lorsque je remarque que les premiers voyageurs et historiens de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre nous peignent ces sauvages dans un état encore plus avancé; qu’ils nous disent qu’à l’arrivée des premiers colons, chaque peuplade avait un Sêtchêm ou Sêdjemore, exerçant une sorte d’autorité monarchique; qu’il existait des familles privilégiées, presque nobles, à la manière des Arabes; et que ces peuplades assez populeuses étaient renfermées dans des limites de peu d’étendue: je me crois autorisé à en conclure qu’alors leur civilisation était plus avancée; qu’ils auraient fini eux-mêmes par l’élever au degré des peuples de l’autre continent; que leurs guerres avec les Européens, en détruisant leurs gouvernements, les ont plongés dans l’anarchie; en sorte que chez les sauvages il faut, comme chez les civilisés, distinguer différentes époques d’histoire, et que leurs états ont aussi leurs révolutions d’autant plus faciles, qu’ils sont plus petits et plus faibles. «Avant la guerre (la dernière année de 1788 à 94), me disait le chef Ouya, qui me harangua au Poste-Vincennes, nous étions unis et tranquilles; nous commencions à cultiver le maïs comme les blancs. Aujourd’hui nous ressemblons à une bande de daims poursuivie par des chasseurs; nous n’avons plus ni feu ni lieu: chacun de nous se disperse, et bientôt nous ne laisserons plus de traces si quelqu’un ne vient à notre aide.»

Pendant ces éclaircissements, Petite-Tortue me paraissait fort occupé à regarder à travers le vitrage de l’une des fenêtres, ce qui se passait dans le marché de Second-Street. Pour le ramener à la conversation, je lui fis dire que j’avais voyagé chez un peuple étrangement différent du sien; que là, une poignée d’hommes, peut-être de 5 à 6,000 cavaliers, avait trouvé le moyen inconcevable d’emprisonner, pour ainsi dire, sur une étendue de pays presque égale à l’Ohio, une nation entière de deux millions et demi d’ames; en sorte qu’environ 370 individus se laissaient piller, emprisonner, bâtonner, vexer de toute manière par un seul homme, qui n’était pas plus fort que chacun d’eux. Je m’attendais, vu les idées d’indépendance et de fierté que portent les sauvages, qu’il allait beaucoup se récrier; mais en se frottant le menton d’un air rêveur: «Sans doute,» me répondit-il; «avec tout cela, ils ont aussi leur manière de se trouver bien.» J’avoue que ce fut moi qui fus étonné de cette réponse, qui démontre un esprit dégagé des préjugés de sa nation, de son éducation, et qui a su apprécier le pouvoir prodigieux de l’habitude. Pour terminer notre séance, je lui demandai ce qui l’occupait si fort dans la rue et dans le marché, et qu’est-ce qui le surprenait davantage dans la ville de Philadelphie. «En regardant tout ce monde, me dit-il (c’était jour de marché), je suis toujours étonné de deux choses: l’extrême différence des visages et la nombreuse population des blancs: nous autres hommes rouges, nous ne ressemblons pas l’un à l’autre, chacun a sa figure, mais encore y a-t-il un air de famille. Ici c’est une confusion où je n’entends rien. Il y a dix couleurs du blanc au noir; et les traits, le front, le nez, la bouche, le menton, les cheveux noirs, bruns, blonds, les yeux bleus, gris, roux, offrent tant de diversité, que l’on ne sait comment l’expliquer.»—Alors je lui fis sentir que Philadelphie étant l’abord des nations de toutes les parties du globe, et ces nations se mêlant ensuite par le mariage, il en résultait que les diversités des climats produisaient des sous-diversités d’alliage, et des combinaisons à l’infini; mais, ajoutai-je, si vous veniez dans l’intérieur de nos pays, soit en France, soit en Angleterre, vous verriez que les habitants des villages, qui se marient entre eux depuis plusieurs générations, ont une ressemblance générale dans la physionomie. (Et c’est en effet ce que j’ai souvent remarqué dans les paroisses du fond des campagnes, particulièrement dans les pays forestiers de Rennes, Laval, Châteaubriant, etc.; en me plaçant à la porte de l’église, au moment où le peuple sortait, j’observais des caractères généraux frappants par leur ressemblance dans chaque lieu, et par leur particularité d’un lieu à un autre.)

«Quant à la population,» me dit Petite-Tortue, «c’est une chose inconcevable que la multiplication des blancs. Il ne s’est pas écoulé la vie de plus de deux hommes (supposée de 80 ans pour chaque) que les blancs ont mis le pied sur cette terre, et déja il la couvrent comme des essaims de mouches et de taons; tandis que nous autres qui l’habitons on ne sait depuis quand, sommes encore clair-semés comme des daims.»—Le voyant sur la route d’une intéressante question: Et pourquoi, lui dis-je, ne multipliez-vous pas autant?—«Ah! me dit-il, notre cas est bien différent. Vous autres blancs, vous avez trouvé le moyen de rassembler sous votre main en un petit espace, une nourriture sûre et abondante; avec un terrain grand comme 15 ou 20 fois cette chambre, un homme cueille de quoi vivre toute l’année; s’il y ajoute un pièce de terre semée d’herbes, il élève des bêtes qui lui donnent de la viande et du vêtement; et voilà qu’il a tout son temps de reste pour faire ce qu’il lui plaît. Nous autres, au contraire, il nous faut pour vivre un terrain immense, parce que le daim que nous tuons, et qui ne peut nous nourrir que deux jours, a eu besoin d’un terrain considérable pour croître et grandir. En en mangeant, ou en en tuant 2 ou 300 dans l’année, c’est comme si nous mangions le bois et l’herbe de tout le terrain sur lequel ils vivaient, et il leur en faut beaucoup. Avec un tel état de choses, il n’est pas étonnant que les blancs nous aient, d’année en année, repoussés des bords de la mer jusqu’au Mississipi. Ils s’étendent comme l’huile sur une couverture; nous nous fondons comme la neige devant le soleil du printemps; si nous ne changeons de marche, il est impossible que la race des hommes rouges subsiste.» Cette seconde réponse me prouva, et prouvera sans doute à tout lecteur, que ce n’est pas sans raison que cet homme a acquis dans sa nation et dans les États-Unis, la réputation d’un homme d’un sens supérieur à la plupart des sauvages.

Ainsi, c’est un sauvage qui, contre les préjugés de sa naissance, de ses habitudes, de son amour-propre, contre d’anciennes opinions encore dominantes chez ses compatriotes, s’est trouvé conduit par la nature des choses, à regarder comme base essentielle de l’état social, la culture de la terre, et par une conséquence immédiate, la propriété foncière; car il n’y a point de culture active et stable sans la possession exclusive et illimitée qui constitue la propriété. J’ai dit, contre d’anciennes opinions encore dominantes chez ses compatriotes, parce que chez toutes ces peuplades il existe encore une génération de vieux guerriers qui, en voyant manier la houe, ne cessent de crier à la dégradation des mœurs antiques, et qui prétendent que les sauvages ne doivent leur décadence qu’à ces innovations, et que pour recouvrer leur gloire et leur puissance, il leur suffirait de revenir à leur mœurs primitives[185].

Maintenant, que l’on compare à cette doctrine celle du citoyen de Genève, qui prétend que la dépravation de l’état social dérive de l’introduction du droit de propriété, et qui regrette que la horde sauvage chez laquelle furent posées les premières bornes d’un champ, ne les ait pas arrachées comme des entraves sacriléges mises à la liberté naturelle[186]; que l’on pèse lequel des deux opinants a le plus de droit et d’autorité à prononcer dans cette question, ou de l’homme public qui, comme Petite-Tortue, a été à portée de connaître les avantages et les inconvénients de l’un et l’autre genre de vie, en passant 50 ans de sa vie à manier des affaires difficiles, des esprits turbulents et ombrageux, et cela avec un succès qui lui a valu une réputation non contestée d’habileté et de prudence; ou de l’homme privé qui, comme Rousseau, ne mania jamais une affaire publique, ne sut pas même gérer les siennes propres; qui, s’étant créé un monde d’abstractions, vécut presque aussi étranger à la société où il naquit qu’à celle des sauvages, qu’il ne connut que par des comparaisons tirées de la forêt de Montmorenci; qui même ne traita d’abord cette question sous son point de vue paradoxal, que par jeu d’esprit et par escrime d’éloquence; et ne la soutint en thèse de vérité, que par le dépit d’une humeur contrariée et d’un amour-propre offensé[187]. Il est d’autant plus fâcheux que cet écrivain ait embrassé une si mauvaise cause, que la question vue dans son vrai jour lui eût fourni encore plus de moyens de développer son talent et de fronder la dépravation et les vices de la société; car s’il eût d’abord établi ou admis les faits tels qu’ils sont; si traçant le tableau vrai de la vie sauvage, il eût montré qu’elle est un état de non-convention et d’anarchie dans lequel les hommes vagabonds, incohérents, sont mus par des besoins violents, par des passions analogues à ces besoins, et réagissent sans cesse les uns sur les autres avec des forces abusives, dont l’inégalité empêche l’équilibre que l’on nomme justice; si ensuite définissant la civilisation, il eût puisé le sens de la chose dans celui même du mot radical (civitas), il eût montré que par civilisation l’on doit entendre la réunion de ces mêmes hommes en cité, c’est-à-dire, en un enclos d’habitations munies d’une défense commune, pour se garantir du pillage étranger et du désordre intérieur; il eût fait voir que cette réunion emporte avec elle les idées de consentement volontaire des membres, de conservation de leurs droits naturels de sûreté de personne et de propriété; de supposition ou d’existence d’un contrat réciproque, régularisant l’usage des forces, circonscrivant la liberté des actions, en un mot, établissant un régime d’équité; ainsi, il eût démontré que la civilisation n’est autre chose qu’un état social conservateur et protecteur des personnes et des propriétés; qu’il n’y a de véritablement civilisés que les peuples qui ont des lois justes et des gouvernements réguliers; que ceux, au contraire, chez qui n’existe point un tel ordre de choses, quelle que soit la nature et la dénomination de leur gouvernement, sont dans une condition barbare et sauvage, et ne méritent point le nom de peuples policés; il eût soutenu avec l’avantage que donne la vérité, que si ces peuples sont vicieux et dépravés, ce n’est point parce que la réunion en société y a fait naître des penchants vicieux, mais parce qu’ils y ont été transmis de l’état sauvage, souche originelle de tout corps de nation, de toute formation de gouvernement; et cela par un mécanisme semblable à celui qui fait qu’un individu élevé dans de pernicieuses habitudes, en conserve les impressions pendant toute sa vie. D’autre part, examinant le rôle que jouent les sciences et les beaux-arts dans le systême des corps politiques, il eût pu contester que, particulièrement les beaux-arts, poésie, peinture et architecture, soient des parties intégrantes de la civilisation, des indices certains du bonheur et de la prospérité des peuples; il eût pu prouver, par les exemples tirés de l’Italie et de la Grèce, qu’ils peuvent fleurir dans des pays soumis à un despotisme militaire ou à une démocratie effrénée, l’un et l’autre également de nature sauvage; que pour faire fleurir, il suffit qu’un gouvernement momentanément fort, quel qu’il soit, les encourage et les salarie; mais que la conséquence ordinaire de ces encouragements portés au-delà de leurs bornes, est la ruine même de ces gouvernements; par la même marche qui fait que tous les jours des particuliers, amateurs imprudents, renversent les plus belles fortunes par leurs fantaisies en tableaux, en meubles, en luxe de tout genre, et par-dessus tout, en constructions de bâtiments; en sorte que les beaux-arts fomentés aux dépens des tributs des peuples, et au détriment des arts d’utilité grossière et première, peuvent très-souvent devenir un moyen subversif des finances publiques, et par suite, de l’état social et de la civilisation; et il eût pu appuyer sa thèse sur les exemples d’Athènes, de Rome, de Palmyre, etc.; et nous rendre l’important service de donner aux esprits une direction mesurée et juste, qui eût empêché ou contrebalancé la direction fausse et exagérée dont ces derniers temps nous ont montré les tristes conséquences; mais revenons aux sauvages de l’Amérique et à leur genre de vie.