Nous ayons vu le principal motif qui la rend incompatible avec une nombreuse population: il serait intéressant de comparer, sous ce rapport, ses résultats à ceux de la vie civilisée, soit commerciale, soit agricole, et de connaître en général et par terme moyen, combien il existe de têtes sauvages par lieue carrée de terrain. Malheureusement nous manquons de données exactes pour la solution de ce problème; néanmoins, comme nous en avons quelques unes approximatives, essayons de nous en faire un aperçu.

Le voyageur Carver qui, en 1768, vécut plusieurs mois chez les Nadouessis des plaines du Missouri, établit comme un fait certain que les huit tribus qui forment cette nation ne comptent pas plus de 2,000 guerriers: ce nombre ne comporte pas plus de 4,000 enfants, vieillards et femmes; ainsi c’est un total de 6,000. Or, l’immense pays que ces huit tribus occupent paraît surpasser quatre ou cinq fois l’étendue de la Pensylvanie; supposons 4 fois: la Pensylvanie contient 44,813 milles carrés qui, quadruplés, donnent 179,242 milles carrés; pour les réduire en lieues, prenons le neuvième, et nous avons 19,918 lieues carrées; c’est-à-dire, qu’il n’existe pas tout-à-fait une tête de sauvage par trois lieues carrées. Dans son voyage au pôle, Maupertuis estime la population de la Laponie à trois têtes par lieue carrée, et les Lapons vivent en paix sous un gouvernement civilisé: cette donnée, quoique inverse, prouve néanmoins que l’autre n’est pas une pure supposition. Tous les traitants canadiens s’accordent à dire que, passé le 45° degré allant au nord vers le pôle, les sauvages sont si clair-semés, le pays est si stérile, que l’on ne peut guère admettre une évaluation plus forte que pour les Nadouessis; mais parce que venant au sud le sol est meilleur, et que les bords de la mer Pacifique paraissent plus peuplés, admettons pour toute l’Amérique du nord une tête par deux lieues carrées; l’on peut estimer la superficie de ce continent, non compris le Mexique et les États-Unis, à six fois celle des États-Unis, c’est-à-dire, six fois 112,000 lieues carrées; égal à 672,000 lieues carrées: ce serait 336,000 têtes sauvages[188]; mais par impossible, admettons 672,000 têtes; il n’en résulte pas moins que chez des peuples civilisés, ce ne serait la population que d’une médiocre province de 7 à 800 lieues carrées. Et ce fait seul résout de quel côté est l’avantage du genre de vie; il résout aussi, sans doute, la question de savoir si des sauvages ont le droit raisonnable de refuser du terrain à des peuples cultivateurs qui n’en auraient pas suffisamment pour subsister.

Sous ce double rapport de la population, et de la manière d’occuper le territoire, il y a de l’analogie entre les sauvages américains et les Arabes-Bedouins d’Afrique et d’Asie; mais il existe entre eux cette différence essentielle, que le Bedouin vivant sur un sol pauvre d’herbage, a été forcé de rassembler près de lui, et d’apprivoiser des animaux doux et patients, de les traiter avec économie et douceur, et de vivre de leur produit, lait et fromage, plutôt que de leur chair; comme aussi de se vêtir de leur poil plutôt que de leur peau; en sorte que, par la nature de ces circonstances topographiques, il a été conduit à se faire pasteur et à vivre frugalement sous peine de périr tout-à-fait: tandis que le sauvage américain, placé sur un sol luxuriant d’herbes et de bocages, trouvant difficile de captiver des animaux toujours prêts à fuir dans la forêt, trouvant même plus attrayant de les y poursuivre, et plus commode de les tuer que de les nourrir, a été conduit par la nature de sa position à être chasseur, verseur de sang, et mangeur de chair. Or, de cette différence dans la manière de subsister, en a dérivé une proportionnelle dans les inclinations et les mœurs. D’une part, l’Arabe pasteur soumis à la nécessité habituelle de la parcimonie, n’osant se livrer gratuitement au meurtre de ses bestiaux, s’accoutumant même à les aimer par esprit de propriété, a naturellement contracté des mœurs moins farouches; a été plus propre à se réunir en société, à prendre l’esprit de famille, à connaître, à établir des droits de propriété, d’héritage, et à recevoir tous les sentiments qui en découlent: et en effet, il existe chez les Bedouins un état social bien plus avancé, un véritable gouvernement tantôt patriarcal, c’est-à-dire, un gouvernement de chef de famille étendu sur la parenté et sur les serviteurs: tantôt aristocratique, c’est-à-dire, le gouvernement de plusieurs chefs de famille associés; et comme les mœurs privées ont influencé et même composé les mœurs des tribus entières, ces tribus n’éprouvant que des besoins lents et graduels d’étendre leur domaine pâturager, n’ont point déployé au dehors un caractère si guerrier, c’est-à-dire, si querelleur et si sanguinaire: ayant plus d’objets de propriété, plus de désirs et de besoins de conservation, elles ont eu plus d’idées d’équilibre mutuel et de justice, des droits plus sûrs, des pactes plus précis de possession territoriale, d’asile, de refuge hospitalier, en un mot une civilisation plus avancée. Au contraire, le sauvage américain, chasseur et boucher, qui a eu le besoin journalier d’égorger et de tuer, qui dans tout animal n’a vu qu’une proie fugitive qu’il fallait se hâter de saisir, a contracté un caractère vagabond, dissipateur et féroce, est devenu un animal de l’espèce des loups et des tigres; il s’est réuni en bandes et en troupes, mais point en corps organiques de société; ne connaissant point l’esprit de propriété ni de conservation, il n’a pas connu l’esprit de famille, ni par conséquent les sentiments conservateurs qu’il inspire; borné à ses seules forces, il a été contraint de les tenir sans cesse tendues au maximum de leur énergie; et de là, une humeur indépendante, inquiète, insociable; un esprit altier, indomptable, hostile envers tous; une exaltation habituelle à raison d’un danger permanent; une détermination désespérée de risquer à chaque instant une vie sans cesse menacée; une insouciance absolue d’un passé pénible, comme d’un avenir incertain; enfin une existence toute bornée au présent: et ces mœurs individuelles formant les mœurs publiques des peuplades, les ont rendues également dissipatrices, avides et sans cesse nécessiteuses, leur ont donné le besoin habituel et croissant d’étendre leur fief de chasse, leurs frontières de territoire, et d’envahir le domaine de l’étranger: de là au dehors des habitudes plus hostiles, un état plus constant de guerre, d’irritation et de cruauté; tandis qu’au dedans l’excessive indépendance de chaque membre, et la privation de tout lien social par l’absence de toute subordination et de toute autorité, ont constitué une démocratie si turbulente et si terroriste, que l’on peut bien l’appeler une véritable et effrayante anarchie.

J’ai dit que chez les sauvages il n’existait point de droit de propriété; ce fait, quoique vrai en général, demande cependant quelques distinctions plus précises. En effet, les voyageurs s’accordent à dire que le sauvage, même le plus vagabond et le plus féroce, possède exclusivement ses armes, ses vêtements, ses bijoux, ses meubles; et il est remarquable que tous ces objets sont le produit de son travail et de son industrie propre; en sorte que le droit de ce genre de propriété, qui entre eux est sacré, dérive évidemment de la propriété que chaque homme a de son corps et de sa personne, par conséquent est une propriété naturelle. Ces voyageurs ajoutent que la propriété foncière ou territoriale est absolument inconnue; cela est vrai généralement, surtout chez les peuplades constamment errantes; mais il existe des cas d’exception chez celles que la bonté de leur sol, ou quelque autre raison, a rendues sédentaires. Chez de telles peuplades qui vivent dans des villages, les maisons construites soit de troncs d’arbres, soit de terre mastiquée, soit même de pierre, appartiennent sans contestation à l’homme qui les a bâties. Il y a propriété réelle de la maison, du fonds qu’elle couvre, même du jardin, qui quelquefois lui est annexé. De tels cas ont des exemples chez les Creeks, chez les Poteouttamis, et en ont eu dès le commencement du siècle, chez les Hurons, chez les Iroquois et ailleurs. Il paraît encore que chez certaines nations, où la culture avait fait quelques progrès, les enfants et parents héritaient de ces objets; par conséquent il y avait propriété plénière. Mais chez d’autres, à la mort du possesseur, tout était confus, et devenait un objet de partage par sort ou par choix. Alors il n’y avait qu’usufruit. Si la tribu émigre pendant quelque temps et laisse à l’abandon son village, l’homme ne conserve pas de droits positifs au sol ni à la hutte dégradée, mais il a ceux de premier occupant et de travail émané de ses mains.

Hors cette légère portion, le reste du terrain, chez toutes ces nations, est indivis et en état de commune, comme nous le voyons encore se pratiquer pour certaines portions de territoire dans quelques cantons de la France, surtout dans les pays de la Loire-Inférieure, et de la presqu’île Bretonne, mais bien plus généralement en Espagne, en Italie, et dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Ce que j’ai vu en Corse, à cet égard, m’a frappé par son extrême analogie. Là comme chez les sauvages, la majeure partie des terres de la plupart des villages sont en communes; chaque habitant a le droit d’y faire paître ses bestiaux, d’y prendre du bois, etc. Mais parce qu’en Corse la culture est un peu plus avancée, une portion de quart ou de cinquième de ces terres est ensemencée l’une après l’autre d’année en année; pour cet effet, cette portion est divisée en autant de lots qu’il y a de familles ou de têtes ayant droit. Chacune ensemence le lot qui lui est échu au sort, et possède, pendant cette année, le terrain qu’elle a labouré; mais sitôt le grain enlevé, ce lot redevient propriété publique, ou pour mieux dire, rapine et dévastation publique, car tout le monde a droit d’y prendre et d’en ôter, et personne n’a le droit d’y rien mettre; on ne peut y placer ni maison, ni arbre, et c’est un vrai désert sauvage livré au parcours et au vagabondage des troupeaux, qui sont en grande partie des chèvres; or, comme ces ruineux animaux, ainsi que leurs guides, ne demandent qu’à étendre leurs ravages, il en résulte pour les propriétés particulières un besoin renaissant de clôture qui en rend finalement la possession presque plus onéreuse qu’utile; aussi ayant souvent recherché et analysé les causes de l’état de barbarie et de demi-sauvagerie où la Corse persiste depuis tant de siècles, quoique environnée de pays policés, j’ai trouvé que l’une des plus radicales et des plus fécondes, était l’état indivis et commun de la majeure partie de son territoire, et le nombre petit et restreint des propriétés particulières[190].

Il existe cette autre analogie entre les sauvages de l’Amérique et les montagnards de la Corse, que les villages des uns et des autres sont ordinairement formés de maisons éparses et distantes, en sorte qu’un village de cinquante maisons occupera quelquefois un quart de lieue carré. En recherchant les motifs de cette coutume totalement contraire à celle des pays d’Orient, j’ai trouvé que pour le sauvage américain ils sont l’aversion d’être observé et gêné par ses voisins, et surtout la défiance des embûches dont il pourrait être investi par suite de haines connues ou dissimulées, et d’offenses même involontaires envers des hommes aussi irritables et aussi ombrageux, qu’il se connaît lui-même. Une expérience journalière leur donne une si mauvaise opinion les uns des autres, les rend si soupçonneux, si défiants, qu’ils se rencontrent le moins possible, et ne sortent jamais qu’en armes. Le terrible usage des vindettes ou vengeances de talion, qui est commun à tous les sauvages, ajoute encore à ces motifs de précaution et de cautèle. Ceux qui connaissent la Corse savent si les mêmes usages, les mêmes habitudes, y ont des causes différentes; et si cette comparaison, qui pourrait se continuer sur bien d’autres objets, semblait fâcheuse et mortifiante, je demanderai si c’est au peuple, victime de son ignorance et de ses passions, que s’adresse le reproche de ses maux, ou à ce gouvernement génois qui les maintint ou les causa par l’un des régimes les plus pervers que présente l’histoire. Pour moi, que la douceur du climat et la fécondité du sol, en certaines parties, avaient attiré dans cette île avec l’intention d’y former un établissement agricole d’un genre singulier[191], je me suis convaincu pendant un an d’étude et de séjour, qu’il ne manquait à ce peuple, digne d’un meilleur sort, que cinq ou six institutions fondamentales, calculées sur sa situation, pour en faire un peuple aussi industrieux, aussi policé qu’aucun autre, puisqu’il a des moyens intellectuels aussi parfaits que j’en aie rencontré dans aucun pays, et que son sol est beaucoup plus productif que l’on n’en a communément l’opinion; mais trouver en trois siècles 30 années continues d’un gouvernement pacifique et législateur, voilà le bienfait dont les dieux furent toujours avares.

Ce que j’ai exposé des motifs de guerres entre peuples sauvages, fait assez sentir qu’elles doivent être fréquentes et presque habituelles; et déja c’est une raison de les rendre cruelles, puisque l’habitude de verser le sang, ou seulement de le voir verser, corrompt tout sentiment d’humanité; mais à cette raison s’en joignent plusieurs autres très-actives, dérivées du fond et des accessoires du sujet.

1º L’égoïsme ou esprit de personnalité que chaque sauvage porte dans ces guerres; égoïsme fondé sur ce que chaque membre de la peuplade, vu l’état indivis du territoire, considère le gibier en général comme le moyen fondamental de sa propre subsistance, et par conséquent se regarde comme attaqué ou menacé dans son existence par tout ce qui tend à détruire ce moyen.

Chez les nations policées et riches en propriétés particulières, la guerre est un mal qui n’attaque immédiatement qu’une fraction souvent assez faible de la masse totale, et qui n’enlève à la majorité, sous le nom de tributs, qu’une partie de biens et de jouissances dont elle peut rigoureusement se passer. Il est donc naturel qu’un tel genre de guerre n’excite que des passions faibles dans ses moteurs et dans ses instruments qui se battent et se font tuer, moins par nécessité que par vanité, et par une sorte de commerce qui leur donne de l’honneur et de l’argent.—Au contraire chez les peuples sauvages, pauvres et peu nombreux, la guerre met directement en péril l’existence de toute la société et de chacun de ses membres. Son premier effet est d’affamer la tribu; son second est de l’exterminer. Il est donc également naturel que chaque membre s’identifie étroitement au tout, et qu’il déploie une énergie portée à son degré extrême, puisqu’elle est stimulée par l’extrême besoin de la défense et de la conservation.

2º Une seconde raison de l’animosité de ces guerres, est la violence des passions, telles que le point d’honneur, le ressentiment, la vengeance dont chaque guerrier se trouve animé. Le nombre des combattants étant borné, chacun est exposé aux regards de ses amis et de ses ennemis; toute lâcheté y est punie d’une infamie dont la suite prochaine est la mort. Le courage y est stimulé par la rivalité des compagnons d’armes, par le désir de venger la mort de quelque ami ou parent, par tous les motifs personnels de haine et d’orgueil, souvent plus actifs que ceux de la conservation.