Par contraste avec le Kentucky, les rivières de North-west-territory, coulent à fleur de terre, à raison non-seulement de ce niveau plat, mais encore de la qualité argileuse du sol, qui empêche l’eau d’y pénétrer: circonstance heureuse pour le commerce et l’agriculture de cette contrée: aussi l’opinion commence-t-elle à préférer ce pays au Kentucky; je présume qu’un jour il sera la Flandre des États-Unis pour le blé et les pâturages: j’ai vu, en 1798, au bord du grand Sioto, un champ de maïs, à la vérité en première année de culture, où cette plante avait généralement 4 mètres de hauteur, et des épis en proportion: à cette même époque, à l’exception de quelques habitations éparses, ce n’était au-dessus du Moskingom qu’un désert de forêts, de marais, et de fièvres: j’ai traversé 40 lieues de cette forêt depuis Louisville, près des rapides de l’Ohio, jusqu’au poste Vincennes sur la Wabash, sans rencontrer une cabane, et, ce qui m’a étonné, sans entendre le chant d’un oiseau (quoiqu’en juillet). Elle finit un peu avant la Wabash; et de là au Mississipi, pendant 80 milles, l’on ne trouve que les prairies, dont j’ai déja parlé comme de steps tartares; et là réellement commence une Tartarie américaine, qui a tous les caractères de la Tartarie asiatique; d’abord chaude dans sa partie méridionale, elle devient de plus en plus froide et stérile vers le nord: dès le 48e de latitude, elle est glacée dix mois de l’année, dépourvue de hauts bois, noyée de marécages, traversée de fleuves qui, dans une espace de 1000 lieues, n’ont pas 15 lieues d’interruptions ou de portages: elle offre à tous ces titres les caractères de la Tartarie; il ne manquait que d’en voir les indigènes devenir cavaliers; et cette circonstance vient d’avoir lieu, depuis 25 à 30 ans, par les vols que les sauvages Nihiçaoué ou Nadouessis[28], jusqu’alors piétons, ont fait des chevaux espagnols errants dans les savanes du nord du Mexique. Avant 50 ans ces nouveaux Tartares pourront devenir des voisins incommodes à la frontière des États-Unis: et le système colonial des bords du Missouri et du Mississipi éprouvera des difficultés que n’ont pas connues les pays de l’intérieur de la confédération.

§ III.

Contrée des montagnes.

La troisième grande lisière parallèle est cette ligne de terrain montueux, dont j’ai déja parlé, laquelle s’étend de l’embouchure de Saint-Laurent aux confins de la Géorgie, partage les eaux de l’est et de l’ouest, et forme comme une haute terrasse ou rempart entre les deux contrées Atlantique et Mississipi. On peut estimer à environ 400 lieues la longueur de cette bande, sur une largeur très-variable, mais assez généralement de 30 à 50 lieues.

Cette contrée, quoique très-étroite comparativement, exerce néanmoins une grande influence de température sur les deux adjacentes dont elle diffère par le climat, le sol, et même par les productions. Vers le Sud, l’air y est plus pur, plus sec, plus élastique, plus sain: vers le nord, et dès le Potômac, les brumes et les pluies y sont plus communes, les animaux plus grands et plus vifs; et les arbres forestiers, sans être aussi gros que ceux de l’ouest, le sont plus que ceux de l’est, et surpassent les uns et les autres en élasticité.

Cette chaîne de montagnes diffère de celles de notre Europe, en ce que plus longue et plus régulière dans ses sillons, que les Alpes et les Pyrénées, elle est cependant bien moins haute qu’elles. Des mesures prises en divers points avec précision, vont en fournir des preuves instructives et satisfaisantes.

En Virginie, le pic Otter, point dominant de tout le pays, n’a de hauteur que 1218 mètres ⅔ (4000 pieds anglais)[29].

Dans le même canton, M. Jonathan Williams[30], parti du lieu où finit la marée, au-dessous de Richmond, et mesurant sa route jusque sur la première chaîne de Blue-ridge, a trouvé au col (cap) de Rockfish, 350 mètres d’élévation (1150 pieds anglais). Près de là, un pic dominant lui a donné 554 mètres (1822 pieds anglais); plus loin, après la ville de Staunton, montant un chaînon de l’Alleghany, il a trouvé 577 mètres (1898 pieds anglais); un second chaînon, celui de Calf-pasture, lui a donné 683 mètres (2247 pieds anglais); enfin, un troisième chaînon, celui qui partage les eaux, et qui n’est coupé par aucune, mesuré à 6 milles sud-ouest de Red-spring lui a donné 822 mètres (2706 pieds anglais).

En Maryland, Georges Guilpin et James Smith ont levé, en 1789, les niveaux suivants:

Sur le fleuve Potômac, à partir du terme de la marée, c’est-à-dire, des rapides de George-town, jusqu’à l’embouchure de Savage-river, dans une étendue de 218 milles anglais (environ 73 lieues), le niveau est de 352 mètres ⅔ (1160 pieds anglais); dans ce compte, les rapides de Georgetown sont portés pour 11 mètres ¼ (37 pieds anglais), et la grande chute de Matilda pour 23 mètres 1/10 (76 pieds anglais), y compris ses rapides qui se prolongent 3 milles au-dessus d’elle.