Cette campagne est une plaine nue, plus profonde et moins large que celle de Sour; elle est entourée de petites montagnes qui s’étendent en tournant du cap Blanc au Carmel. Les ondulations du terrain y causent des bas-fonds où les pluies d’hiver forment des lagunes dangereuses en été par leurs vapeurs infectes. Du reste, le sol est fécond, et l’on y cultive avec le plus grand succès le blé et le coton. Ces denrées sont la base du commerce d’Acre, qui de jour en jour devient plus florissant. Dans ces derniers temps, le pacha, par un abus ordinaire en Turkie, l’avait tout concentré dans ses mains; l’on ne pouvait vendre de coton qu’à lui: l’on n’en pouvait acheter que de lui: les négociants européens ont eu beau réclamer les capitulations du sultan, Djezzâr a répondu qu’il était sultan dans son pays, et il a continué son monopole. Ces négociants sont surtout les Français, qui ont à Acre six comptoirs présidés par un consul: récemment il est survenu un agent impérial, et depuis un an un agent russe.
La partie de la baie d’Acre où les vaisseaux mouillent avec le plus de sûreté, est au nord du mont Carmel, au pied du village de Haifa (vulgo Caiffe). Le fond tient bien l’ancre et ne coupe pas les câbles; mais le lieu est ouvert au vent de nord-ouest, qui est violent sur toute cette côte. Le Carmel, qui domine au sud, est un pic écrasé et rocailleux, d’environ 350 toises d’élévation. On y trouve, parmi les broussailles, des oliviers et des vignes sauvages, qui prouvent que jadis l’industrie s’était portée jusque sur cet ingrat terrain; sur le sommet est une chapelle dédiée au prophète Élie, d’où la vue s’étend au loin sur la mer et sur la terre. Au midi, le pays offre une chaîne de montagnes raboteuses, couronnées de chênes et de sapins, où se retirent des sangliers et des onces. En tournant vers l’est, on aperçoit à six lieues le local de Nasra ou Nazareth, célèbre dans l’histoire du christianisme: c’est un village médiocre, peuplé d’un tiers de musulmans, et de deux tiers de Grecs catholiques. Les PP. de Terre-Sainte, dépendants du grand couvent de Jérusalem, y ont un hospice et une église. Ils sont ordinairement les fermiers du pays. Du temps de Dâher, ils étaient obligés de faire à ce chaik un cadeau de mille piastres à chaque femme qu’il épousait, et il avait soin de se marier presque toutes les semaines.
A environ deux lieues au sud-est de Nasra est le mont Tabor, d’où l’on a l’une des plus riches perspectives de la Syrie. Cette montagne est un cône tronqué de quatre à cinq cents toises de hauteur. Le sommet a deux tiers de lieue de circuit. Jadis il portait une citadelle; mais à peine en reste-t-il quelques pierres. De là l’on découvre au sud une suite de vallées et de montagnes qui s’étendent jusqu’à Jérusalem. A l’est, l’on voit comme sous ses pieds la vallée du Jourdain et le lac de Tabarîé, qui semble encaissé dans un cratère de volcan. Au delà, la vue se perd vers les plaines du Hauran; puis tournant au nord, elle revient, par les montagnes de Hasbêya et de la Qâsmié, se reposer sur les fertiles plaines de la Galilée, sans pouvoir atteindre à la mer.
La rive orientale du lac de Tabarîé n’a de remarquable que la ville dont elle porte le nom, et la fontaine d’eaux chaudes minérales qui en est voisine. Cette fontaine est située dans la campagne, à un quart de lieue de Tabarîé. Faute de soin, il s’y est entassé une boue noire, qui est un véritable éthiops martial. Les personnes attaquées de douleurs rhumatismales trouvent des soulagements et même la guérison dans les bains de cette boue. Quant à la ville, ce n’est qu’un monceau de décombres, habité tout au plus par 100 familles. A sept lieues au nord de Tabarîé, sur la croupe d’une montagne, est la ville ou le village de Safad, berceau de la puissance de Dâher. A cette époque, il était devenu le siége d’une école arabe, où les docteurs motouâlis formaient des élèves dans la science de la grammaire, et l’interprétation allégorique du Qôran. Les juifs, qui croient que le messie doit établir le siége de son empire à Safad, avaient aussi pris ce lieu en affection, et s’y étaient rassemblés au nombre de 50 à 60 familles; mais le tremblement de 1759 a tout détruit; et Safad, regardé de mauvais œil par les Turks, n’est plus qu’un village presque abandonné. En remontant de Safad au nord, l’on suit une chaîne de hautes montagnes qui, sous le nom de Djebal-el-Chaîk, fournissent d’abord les sources du Jourdain, puis une foule de ruisseaux dont s’arrose la plaine de Damas. Le local élevé d’où partent ces ruisseaux compose un petit pays que l’on appelle Hasbêya. En ce moment il est gouverné par un émir, parent et rival de l’émir Yousef; il en paie à Djezzâr une ferme de 60 bourses. Le sol est montueux, et ressemble beaucoup au bas Liban; le prolongement de ces montagnes le long de la vallée de Beqâà est ce que les anciens appellent Antiliban, à raison de ce qu’il est parallèle au Liban des Druzes et des Maronites. La vallée de Beqâà, qui en forme la séparation, est l’ancienne Cœle-Syrie, ou Syrie-Creuse proprement dite. Sa disposition en encaissement profond, en y rassemblant les eaux des montagnes, en a fait de tout temps un des plus fertiles cantons de la Syrie; mais aussi en y concentrant les rayons du soleil, elle y produit en été une chaleur qui ne le cède pas même à l’Égypte. L’air néanmoins n’y est pas malsain, et sans doute parce qu’il est sans cesse renouvelé par le vent du nord, et que les eaux sont vives et non stagnantes. L’on y dort impunément sur les terrasses. Avant le tremblement de 1759, tout ce pays était couvert de villages et de cultures aux mains des Motouâlis; mais les ravages que causa ce phénomène, et ceux que les guerres des Turks y ont fait succéder, ont presque tout détruit. Le seul lieu qui mérite l’attention, est la ville de Balbek.
Balbek, célèbre chez les Grecs et les Latins sous le nom d’Hêlios-polis, ou ville du soleil, est située au pied de l’Antiliban, précisément à la dernière ondulation de la montagne dans la plaine. En arrivant par le midi, l’on ne découvre la ville qu’à la distance d’une lieue et demie, derrière un rideau d’arbres dont elle couronne la verdure par un cordon blanchâtre de dômes et de minarets. Au bout d’une heure de marche, l’on arrive à ces arbres qui sont de très-beaux noyers; et bientôt, traversant des jardins mal cultivés, par des sentiers tortueux, l’on se trouve conduit au pied de la ville. Là se présente en face un mur ruiné, flanqué de tours carrées, qui monte à droite sur la pente, et trace l’enceinte de l’ancienne ville. Ce mur, qui n’a que 10 à 12 pieds de hauteur, laisse voir dans l’intérieur des terrains vides et des décombres qui sont partout l’apanage des villes turkes; mais ce qui attire toute l’attention sur la gauche est un grand édifice, qui, par sa haute muraille et ses riches colonnes, s’annonce pour un de ces temples que l’antiquité a laissés à notre admiration. Ce monument, qui est un des plus beaux et des mieux conservés de l’Asie, mérite une description particulière.
Pour le détailler avec ordre, il faut se supposer descendre de l’intérieur de la ville; après avoir traversé les décombres et les huttes dont elle est pleine, l’on arrive à un terrain vide qui fut une place[40]; là, en face, s’offre à l’ouest une grande masure AA, formée de deux pavillons ornés de pilastres, joints à leur angle du fond par un mur de 160 pieds de longueur: cette façade domine le sol par une espèce de terrasse, au bord de laquelle on distingue avec peine les bases de 12 colonnes, qui jadis régnaient d’un pavillon à l’autre, et formaient le portique. Le portail est obstrué de pierres entassées; mais si l’on en surmonte l’obstacle, l’on pénètre dans un terrain vide, qui est une cour hexagone B, de 180 pieds de diamètre. Cette cour est semée de fûts de colonnes brisées, de chapiteaux mutilés, de débris de pilastres, d’entablements, de corniches, etc.; tout autour règne un cordon d’édifices ruinés CC, qui présentent à l’œil tous les ornements de la plus riche architecture. Au bout de cette cour, toujours en face à l’ouest, est une issue D, qui jadis fut une porte par où l’on aperçoit une plus vaste perspective de ruines, dont la magnificence sollicite la curiosité. Pour en jouir, il faut monter une pente, qui fut l’escalier de cette issue, et l’on se trouve à l’entrée d’une cour carrée E beaucoup plus spacieuse que la première[41]. C’est de la D qu’est pris le point de vue de la gravure que j’ai jointe: le premier coup d’œil se porte naturellement au bout de cette cour, où six énormes colonnes F, saillant majestueusement sur l’horizon, forment un tableau vraiment pittoresque. Un objet non moins intéressant est une autre file de colonnes qui règne à gauche, et s’annonce pour le péristyle d’un temple G; mais avant d’y passer, l’on ne peut sur les lieux refuser des regards attentifs aux édifices H qui enferment cette cour à droite et à gauche. Ils font une espèce de galerie distribuée par chambres hhhhh, dont on compte sept sur chacune des grandes ailes; savoir, deux en demi-cercle, et cinq en carré long. Le fond de ces chambres conserve des frontons de niches i et de tabernacles l, dont les soutiens sont détruits. Du côté de la cour elles étaient ouvertes, et n’offraient que quatre et six colonnes m toutes détruites. Il n’est pas facile d’imaginer l’usage de ces appartements; mais l’on n’en admire pas moins la beauté de leurs pilastres n, et la richesse de la frise de l’entablement O. L’on ne peut non plus s’empêcher de remarquer l’effet singulier qui résulte du mélange des guirlandes, des feuillures des chapiteaux, et des touffes d’herbes sauvages qui pendent de toutes parts. En traversant la cour dans sa longueur, l’on trouve au milieu une petite esplanade carrée i, où fut un pavillon dont il ne reste que les fondements. Enfin, l’on arrive au pied des six colonnes F: c’est alors que l’on conçoit toute la hardiesse de leur élévation, et la richesse de leur taille. Leur fût a 21 pieds 8 pouces de circonférence, sur 58 de longueur; en sorte que la hauteur totale, y compris l’entablement O, est de 71 à 72 pieds. L’on s’étonne d’abord de voir cette superbe ruine ainsi solide et sans accompagnements; mais en examinant le terrain avec attention, l’on reconnaît toute une suite de bases qui tracent un carré long FF de 268 pieds sur 146 de large: l’on en conclut que ce fut là le péristyle d’un grand temple, objet premier et principal de toute cette construction. Il présentait à la grande cour, c’est-à-dire à l’orient, une face de 10 colonnes sur 19 de flanc (total 54). Son terrain était un carré long de plain-pied avec cette cour, mais plus étroit qu’elle; en sorte qu’il ne restait autour de la colonnade qu’une terrasse de 27 pieds de large: l’esplanade qui en résulte domine la campagne du côté de l’ouest, par un mur L, escarpé d’environ 30 pieds: à mesure que l’on se rapproche de la ville, l’escarpement diminue; en sorte que le sol des pavillons se trouve de niveau avec la dernière pente de la montagne: d’où il résulte que tout le terrain des cours a été rapporté. Tel fut le premier état de cet édifice; mais par la suite on a comblé le flanc du midi du grand temple, pour en bâtir un plus petit, qui est celui dont le péristyle et la cage subsistent encore. Ce temple G, situé plus bas que l’autre de quelques pieds, présente un flanc de treize colonnes, sur huit de front (total 38). Elles sont également d’ordre corinthien; leur fût a 15 pieds 8 pouces de circonférence sur 44 de hauteur. L’édifice qu’elles environnent est un carré long, dont la face d’entrée, tournée à l’orient, se trouve hors de la ligne de l’aile gauche de la grande cour. L’on n’y peut arriver qu’à travers des troncs de colonnes, des amas de pierres, et même un mauvais mur dont on l’a masquée. Lorsque l’on a surmonté ces obstacles, on se trouve à la porte, et de là les yeux peuvent parcourir une enceinte g qui fut la demeure d’un dieu; mais au lieu du spectacle imposant d’un peuple prosterné, et d’une foule de prêtres offrant des sacrifices, le ciel ouvert par la chute de la voûte ne laisse voir qu’un chaos de décombres entassés sur la terre, et souillés de poussière et d’herbes sauvages. Les murs, jadis couverts de toutes les richesses de l’ordre corinthien, n’offrent plus que des frontons de niches et de tabernacles, dont presque tous les soutiens sont tombés. Entre ces niches, règnent des pilastres cannelés, dont le chapiteau supporte un entablement plein de brèches; ce qui en reste conserve une riche frise de guirlandes, soutenues d’espace en espace par des têtes de satyre, de cheval, de taureau, etc. Sur cet entablement, s’élevait jadis la voûte, dont la portée avait 57 pieds de large, sur 110 de longueur. Le mur qui la soutenait en a 31 d’élévation, sans aucune fenêtre. L’on ne peut se faire une idée des ornements de cette voûte que par l’inspection des débris répandus à terre; mais elle ne pouvait être plus riche que celle de la galerie du péristyle: les grandes parties qui en subsistent offrent des encadrements à losange, où sont représentées en relief les scènes de Jupiter assis sur son aigle, de Léda caressée par le cygne, de Diane portant l’arc et le croissant, et divers bustes qui paraissent être des figures d’empereurs et d’impératrices. Il serait trop long de rapporter tous les détails de cet étonnant édifice. Les amateurs des arts les trouveront consignés avec la plus grande vérité dans l’ouvrage publié en 1757, à Londres, sous le titre de Ruines de Balbek[42]. Cet ouvrage, rédigé par M. Robert Wood, est dû surtout aux soins et à la magnificence du chevalier Dawkins, qui visita, en 1751, Balbek et Palmyre. On ne peut rien ajouter à la fidélité de la description de ces voyageurs; mais depuis leur passage, il est arrivé quelques changements: par exemple, ils ont trouvé neuf grandes colonnes debout, et en 1784 je n’en ai trouvé que six F. Ils en comptèrent 29 au petit temple; il n’en reste plus que 20: c’est le tremblement de 1759 qui en a causé la chute; il a aussi tellement ébranlé les murs du petit temple, que la pierre de la soffite[43] de la porte a glissé entre les deux qui l’avoisinent, et est descendue de huit pouces; en sorte que le corps de l’oiseau sculpté sur cette pierre, se trouve suspendu, détaché de ses ailes et de deux guirlandes qui, de son bec, aboutissent à deux génies. La nature n’a pas été ici le seul agent de destruction; les Turks y ont beaucoup contribué pour les colonnes. Leur motif est de s’emparer des axes de fer qui servent à joindre les deux ou trois pièces dont chaque fût est composé. Ces axes remplissent si bien leur objet, que plusieurs colonnes ne se sont pas déjointes dans leur chute: une entre autres, comme l’observe M. Wood, a enfoncé une pierre du mur du temple, plutôt que de se disloquer. Rien de si parfait que la coupe de ces pierres; elles ne sont jointes par aucun ciment, et cependant la lame d’un couteau n’entre pas dans leurs interstices. Après tant de siècles de construction, elles ont, pour la plupart, conservé la couleur blanche qu’elles avaient d’abord. Ce qui étonnera davantage, c’est l’énormité de quelques-unes dans tout le mur qui forme l’escarpement. A l’ouest L, la seconde assise est formée de pierres qui ont depuis 28 jusqu’à 35 pieds de longueur, sur environ 9 de hauteur. Par-dessus cette assise, à l’angle du nord-ouest, il y a trois pierres qui à elles seules occupent un espace de 175 pieds ½; à savoir, la première, 58 pieds 7 pouces; la deuxième, 58 pieds 11 pouces, et la troisième 58 pieds juste, sur une épaisseur commune de 12 pieds. La nature de ces pierres est un granit blanc à grandes facettes luisantes comme le gypse; sa carrière règne sous toute la ville et dans la montagne adjacente: elle est ouverte en plusieurs lieux, et entre autres sur la droite en arrivant à la ville. Il y est resté une pierre taillée sur trois faces, qui a 69 pieds 2 pouces de long, sur 12 pieds 10 pouces de large, et 13 pieds 3 pouces d’épaisseur. Comment les anciens ont-ils manié de telles masses? C’est sans doute un problème de mécanique curieux à résoudre. Les habitants de Balbek l’expliquent commodément, en supposant que cet édifice a été construit par les Djénoûn ou Génies[44], sous les ordres du roi Salomon; ils ajoutent que le motif de tant de travaux fut de cacher dans les souterrains d’immenses trésors qui y sont encore; plusieurs d’entre eux, dans le dessein de s’en saisir, sont descendus dans les voûtes qui règnent sous tout l’édifice; mais l’inutilité de leurs recherches, et les avanies que les commandants en ont pris occasion de leur faire, les en ont dégoûtés; ils croient les Européens plus heureux; et l’on tenterait vainement de les dissuader de l’idée où ils sont que nous avons l’art magique de rompre les talismans. Que peuvent les raisonnements contre l’ignorance et l’habitude? Il ne serait pas moins ridicule de vouloir leur démontrer que Salomon n’a point connu l’ordre corinthien, usité seulement sous les empereurs de Rome; mais leur tradition au sujet de ce prince donne lieu à trois remarques importantes.
La première est que toute tradition sur la haute antiquité est aussi nulle chez les Orientaux que chez les Européens. Parmi eux, comme parmi nous, les faits de cent ans, quand ils ne sont pas écrits, sont altérés, dénaturés, oubliés: attendre d’eux des éclaircissements sur ce qui s’est passé au temps de David ou d’Alexandre, c’est comme si on demandait aux paysans de Flandre des nouvelles de Clovis ou de Charlemagne.
La deuxième est que, dans toute la Syrie, les Mahométans, comme les Juifs et les Chrétiens, attribuent tous les grands ouvrages à Salomon; non que la mémoire s’en soit perpétuée sur les lieux, mais parce qu’ils font des applications des passages de l’ancien Testament: c’est, avec l’Évangile, la source de presque toutes les traditions, parce que ce sont les seuls livres historiques qui soient lus et connus; mais comme les interprètes sont très-ignorants, leurs applications manquent presque toujours de vérité: c’est ainsi qu’ils sont en erreur, quand ils disent que Balbek est la domus saltûs Libani de Salomon; et ils choquent également la vraisemblance, quand ils attribuent à ce roi les puits de Tyr et les édifices de Palmyre.
Enfin, une troisième remarque est que la croyance aux trésors cachés s’est accréditée et se soutient par des découvertes qui se font effectivement de temps à autre. Il n’y a pas dix ans que l’on trouva à Hébron un petit coffre plein de médailles d’or et d’argent, avec un livre d’ancien arabe, traitant de la médecine. Dans le pays des Druzes, un particulier découvrit aussi, il y a quelque temps, une jarre où il trouva des monnaies d’or faites en croissant; mais comme les commandants s’attribuent ces découvertes, et que, sous pretexte de les faire restituer, ils ruinent ceux qui les ont faites, les propriétaires s’efforcent d’en dérober la connaissance: ils fondent en secret les monnaies anciennes, où même ils les recachent par ce même esprit de crainte qui les fit enfouir dans les temps anciens, et qui indique la même tyrannie.
D’après la magnificence extraordinaire du temple de Balbek, on s’étonnera avec raison que les écrivains grecs et latins en aient si peu parlé. Wood, qui les a compulsés à ce sujet, n’en a trouvé de mention que dans un fragment de Jean d’Antioche, qui attribue la construction de cet édifice à l’empereur Antonin-le-Pieux. Les inscriptions qui subsistent sont conformes à cette opinion, et elle explique très-bien pourquoi l’ordre employé est le corinthien, puisque cet ordre ne fut bien usité que dans le troisième âge de Rome; mais l’on ne doit pas alléguer, pour la confirmer encore, l’oiseau sculpté sur la soffite: si son bec crochu, si ses grandes serres et le caducée qu’elles tiennent doivent le faire regarder comme un aigle, l’aigrette de sa tête, semblable à celle de certains pigeons, prouve qu’il n’est point l’aigle romain: d’ailleurs il se retrouve le même au temple de Palmyre, et par cette raison il s’annonce pour un aigle oriental, consacré au soleil, qui fut la divinité de ces deux temples. Son culte existait à Balbek dès la plus haute antiquité. Sa statue, semblable à celle d’Osiris, y avait été transportée d’Héliopolis d’Égypte. On l’y adorait avec des cérémonies que Macrobe décrit dans son livre curieux des Saturnales[45]. Wood suppose, avec raison, que ce fut de ce culte que vint le nom de Balbek, qui signifie en syriaque ville de Bal, c’est-à-dire du soleil. Les Grecs, en disant Héliopolis, n’ont fait, comme en bien d’autres cas, qu’une traduction littérale de l’oriental. On ignore l’état que put avoir cette ville dans la haute antiquité; mais il est à présumer que sa position sur la route de Tyr à Palmyre lui donna quelque part au commerce de ces opulentes métropoles. Sous les Romains, au temps d’Auguste, elle est citée comme tenant garnison; et il reste sur le mur de la porte du midi, à droite en entrant, une inscription qui en fait preuve; car on y lit en lettres grecques: Kenturia prima. 140 ans après cette époque, Antonin y bâtit le temple actuel à la place de l’ancien, qui sans doute tombait en ruines; mais le christianisme ayant pris l’ascendant sous Constantin, le temple moderne fut négligé, puis converti en église, dont il reste un mur qui masquait le sanctuaire de l’idole. Il subsista ainsi jusqu’à l’invasion des Arabes: il est probable qu’ils envièrent aux chrétiens une si belle possession. L’église moins fréquentée se dégrada: les guerres survinrent; on en fit un lieu de défense; l’on bâtit sur le mur de l’enceinte, sur les pavillons et aux angles, des créneaux qui existent encore; et de ce moment, le temple, exposé au sort de la guerre, tomba rapidement en ruines.