Elle avait d’ailleurs des griefs trop répétés; et quoique Dâher les palliât, ils avaient toujours l’effet d’entretenir la haine et le désir de la vengeance. Telle fut l’aventure du célèbre pillage de la caravane de la Mekke en 1757. Soixante mille pèlerins dépouillés et dispersés dans le désert, un grand nombre détruits par le fer ou par la faim, des femmes réduites en esclavage, un butin de la plus grande richesse, et surtout la violation sacrilége d’un acte de religion; tout cela fit dans l’empire une sensation dont on se souvient encore. Les Arabes spoliateurs étaient alliés de Dâher; il les reçut à Acre, et leur permit d’y vendre leur butin. La Porte lui en fit des reproches amers; mais il tâcha de se disculper et de l’apaiser, en envoyant le pavillon blanc du prophète.

Telle fut encore l’affaire des corsaires maltais. Depuis quelques années ils infestaient les côtes de Syrie; et, sous le mensonge d’un pavillon neutre, ils étaient reçus dans la rade d’Acre: ils y déposaient leur butin, et y vendaient les prises faites sur les Turks. Quand ces abus se divulguèrent, les musulmans crièrent au sacrilége. La Porte informée tonna. Dâher protesta ignorance du fait; et pour prouver qu’il ne favorisait point un commerce aussi honteux à l’état et à la religion, il arma deux galiotes, et les mit en mer avec l’ordre apparent de chasser les Maltais. Mais le fait est que ces galiotes ne firent point d’hostilités contre les Maltais, et servirent au contraire à communiquer en mer avec eux, loin des témoins. Dâher fit plus: il prétexta que la rade de Haîfa était sans protection, que l’ennemi pouvait s’y loger malgré lui; et il demanda que la Porte bâtît un fort, et le munît aux frais du Sultan; l’on remplit sa demande; et quelque temps après, il fit décider que le fort était inutile; il le rasa, et en transporta les canons de bronze à Acre.

Ces faits entretenaient l’aigreur et les alarmes de la Porte. Si l’âge de Dâher la rassurait, l’esprit remuant de ses enfants, et les talents militaires d’Ali, l’aîné d’entre eux, l’inquiétaient; elle craignait de voir se perpétuer, s’agrandir même, une puissance indépendante. Mais constante dans son plan ordinaire, elle n’éclatait point, elle agissait en dessous; elle envoyait des capidjis; elle stimulait les brouilleries domestiques, et opposait des agens capables du moins d’arrêter les progrès qu’elle redoutait.

Le plus opiniâtre de ces agents fut cet Osman, pacha de Damas, que nous avons vu jouer un rôle principal dans la guerre d’Ali-bek. Il avait mérité la bienveillance du divan, en décelant les trésors de Soliman pacha, dont il était mamlouk. La haine personnelle qu’il portait à Dâher, et l’activité connue de son caractère, déterminèrent la confiance en sa faveur. On le regarda comme un contre-poids propre à balancer Dâher; en conséquence on le nomma pacha de Damas en 1760; et pour lui donner plus de force, on nomma ses deux enfants aux pachalics de Tripoli et de Saide; enfin, en 1765, on ajouta à son apanage Jérusalem et toute la Palestine.

Osman seconda bien les vues de la Porte; dès les premières années il inquiéta Dâher; il augmenta les redevances des terrains qui relevaient de Damas. Le chaik résista; le pacha fit des menaces, et l’on vit que la querelle ne tarderait pas de s’échauffer. Osman épiait le moment de frapper un coup qui terminât tout; il crut l’avoir trouvé, et la guerre éclata.

Tous les ans le pacha de Damas fait dans son gouvernement ce qu’on appelle la tournée[5], dont le but est de lever le miri ou impôt des terres. Dans cette occasion, il mène toujours avec lui un corps de troupes capable d’assurer la perception. Il imagina de profiter de cette circonstance pour surprendre Dâher; et se faisant suivre d’un corps nombreux, il prit sa route à l’ordinaire, vers le pays de Nâblous. Dâher était alors au pied d’un château où il assiégeait deux de ses enfants; le danger qu’il courait était d’autant plus grand, qu’il se reposait sur la foi d’une trève avec le pacha. Son étoile le sauva. Un soir, au moment qu’il s’y attendait le moins, un courrier tartare[6] lui remet des lettres de Constantinople; Dâher les ouvre, et sur-le-champ il suspend toute hostilité, dépêche un cavalier vers ses enfants, et leur marque qu’ils aient à lui préparer à souper à lui et à trois suivants; qu’il a des affaires de la dernière conséquence pour eux tous à leur communiquer. Dâher avait un caractère connu, on lui obéit. Il arrive à l’heure convenue; l’on mange gaiement; à la fin du repas, il tire ses lettres et les fait lire; elles étaient de l’espion qu’il entretenait à Constantinople, et elles portaient: «Que le sultan l’avait trompé par le dernier pardon qu’il lui avait envoyé; que dans le même temps il avait délivré un kat-chérif[7] contre sa tête et contre ses biens; que tout était concerté entre les trois pachas, Osman et ses enfants, pour l’envelopper et le détruire lui et sa famille; que le pacha marcherait en forces vers Nâblous pour le surprendre, etc.» On juge aisément de la surprise des auditeurs; aussitôt de tenir conseil: les opinions se partagent; la plupart veulent qu’on marche en forces vers le pacha; mais l’aîné des enfants de Dâher, Ali, qui a laissé dans la Syrie un souvenir célèbre de ses exploits, Ali représenta qu’un corps d’armée ne pourrait se transporter assez vite pour surprendre le pacha; qu’il aurait le temps de se mettre à couvert; que l’on aurait la honte d’avoir violé la trève; qu’il n’y avait qu’un coup de main qui pût convenir, et qu’il s’en chargeait. Il demanda cinq cents cavaliers; on le connaissait; on les lui donna. Il part sur-le-champ, marche toute la nuit, se repose à couvert pendant le jour; et la nuit suivante il fait tant de diligence, qu’à l’aube du jour il arrive à l’ennemi. Les Turks, selon leur usage, dormaient épars dans leur camp, sans ordre et sans gardes; Ali et ses cavaliers fondent le sabre à la main, taillent à droite et à gauche tout ce qui se présente; les Turks s’éveillent en tumulte; le nom d’Ali répand la terreur, tout s’enfuit en désordre. Le pacha n’eut pas même le temps de passer sa fourrure: à peine était-il hors de sa tente, lorsque Ali y arriva; on saisit sa cassette, ses châles, ses pelisses, son poignard, son nerguil[8], et pour comble de succès, le noble-seing du sultan. De ce moment la guerre fut ouverte, et selon les mœurs du pays, on la fit par incursions et par escarmouches, où les Turks eurent rarement l’avantage.

Les frais qu’elle entraîna épuisèrent bientôt les coffres du pacha; pour y subvenir, il eut recours au grand expédient des Turks. Il rançonna les villes, les villages, les corps et les particuliers; quiconque fut soupçonné d’avoir de l’argent, fut appelé, sommé, bâtonné, dépouillé. Ces vexations causèrent une révolte à Ramlé en Palestine, dès la première année qu’il en eut la ferme. Il l’étouffa par d’autres vexations plus odieuses et plus meurtrières. Deux ans après, c’est-à-dire en 1767, les mêmes traitements firent révolter Gaze; il les renouvela à Yâfa, en 1769, et là, entre autres, il viola le droit des gens dans la personne de l’agent de Venise, Jean Damiani, vieillard respectable, à qui il fit donner une torture de 500 coups de bâton sur la plante des pieds, et qui ne conserva un reste de vie qu’en rassemblant de sa fortune et de la bourse de tous ses amis, une somme de près de 60,000 livres qu’il compta au pacha. Ce genre d’avanies est habituel en Turkie; mais comme elles n’y sont pas ordinairement si violentes ni si générales, celles-ci poussèrent à bout les esprits. On murmura de toutes parts; et la Palestine, enhardie par le voisinage de l’Égypte révoltée, menaça d’appeler un protecteur étranger.

Ce fut en ces circonstances qu’Ali-bek, conquérant de la Mekke et du Saïd, tourna ses projets d’agrandissement vers la Syrie. L’alliance de Dâher, la guerre qui occupait les Turks contre les Russes, le mécontentement des peuples, tout favorisa son ambition. Il publia donc en 1770 un manifeste, par lequel il déclara que Dieu ayant accordé à ses armes une bénédiction signalée, il se croyait obligé d’en user pour le soulagement des peuples, et pour réprimer la tyrannie d’Osman dans la Syrie. Incontinent il fit passer à Gaze un corps de Mamlouks qui occupa Ramlé et Loudd. Ce voisinage partagea Yâfa en deux factions, dont l’une voulait se rendre aux Égyptiens; l’autre appela Osman. Osman accourut en diligence, et se campa près de la ville; le surlendemain on annonça Dâher qui accourait de son côté. Yâfa se croyant alors en sûreté, ferma ses portes au pacha; mais dans la nuit, pendant qu’il préparait sa fuite, un parti de ses gens se glissant le long de la mer, entra par le défaut du mur dans la ville, et la saccagea. Le lendemain Dâher parut, et ne trouvant point les Turks, il s’empara sans résistance de Yâfa, de Ramlé et de Loudd, où il établit des garnisons de son parti.

Les choses ainsi préparées, Mohammad-bek arriva en Palestine avec la grande armée au mois de février 1771, et se rendit le long de la mer auprès du chaik à Acre. Là, ayant effectué sa jonction avec douze ou treize cents Motouâlis commandés par Nâsif, et quinze cents Safadiens commandés par Ali, fils de Dâher, il marcha en avril vers Damas. On a vu ci-devant comment cette armée combinée battit les forces réunies des pachas, et comment, maître de Damas et près d’occuper le château, Mohammad-bek changea tout à coup de dessein, et reprit la route du Kaire. Ce fut dans cette occasion que le ministre de Dâher, Ybrahim-Sabbar, n’ayant reçu pour explication, de la part de Mohammad, que des menaces, lui écrivit, au nom du chaik, une lettre de reproches, qui devint par la suite la cause ou le prétexte d’une nouvelle querelle. Cependant Osman, de retour à Damas, recommença ses vexations et ses hostilités. S’imaginant que Dâher, étourdi du coup qui venait de le frapper, n’était pas sur ses gardes, il projeta de le surprendre dans Acre même. Mais à peine était-il en route, que Ali-Dâher et Nâsif, informés de sa marche, se proposèrent de lui rendre le change; en conséquence ils partent des environs d’Acre à la dérobée; et apprenant qu’il est campé sur la rive occidentale du lac de Houlé, ils arrivent sur lui à l’aube du jour, s’emparent du pont de Yaquoub, qu’ils trouvent mal gardé, et fondent le sabre à la main dans son camp, qu’ils remplissent de carnage. Ce fut, comme à l’affaire de Nâblous, une déroute générale; les Turks, pressés du côté de la terre, se jetèrent vers le lac, espérant le traverser à la nage; mais dans l’empressement et la confusion de cette foule, les chevaux et les hommes s’embarrassant mutuellement, l’ennemi eut le temps d’en tuer un grand nombre; une autre partie plus considérable périt dans les eaux et dans les boues du lac. On crut que le pacha avait subi ce dernier sort; mais il eut le bonheur d’échapper sur les épaules de deux noirs qui le passèrent à la nage. Sur ces entrefaites, le pacha de Saide, Darouich, fils d’Osman, avait engagé les Druzes dans sa cause, et quinze cents Oqqâls étaient venus sous la conduite d’Ali-Djambalat, renforcer sa garnison. D’autre part, l’émir Yousef, descendu dans la vallée des Motouâlis avec 25,000 hommes, mettait tout à feu et à sang. Ali-Dâher et Nâsif, ayant appris ces nouvelles, tournèrent sur-le-champ de ce côté. Le 21 octobre 1771, arriva l’affaire où un corps avancé de 500 Motouâlis mit les Druzes en déroute; leur fuite porta la terreur dans Saide, où ils furent suivis de près par les Safadiens. Ali-Djambalat, désespérant de défendre la ville, l’évacua incontinent; ses Oqqâls en se retirant la pillèrent; les Motouâlis la trouvant sans défense, y entrèrent et la pillèrent à leur tour. Enfin, les chefs apaisèrent le pillage, et en prirent possession pour Dâher, qui établit motsallam ou gouverneur, un Barbaresque appelé Degnizlé, renommé pour sa bravoure.

Ce fut alors que la Porte, effrayée des revers qu’elle essuyait et de la part des Russes, et de la part de ses sujets rebelles, fit proposer à Dâher la paix à des conditions très-avantageuses. Pour l’y faire consentir, elle cassa les pachas de Damas, de Saide et de Tripoli; elle désavoua leur conduite, et fit solliciter le chaik de se réconcilier avec elle. Dâher, âgé de 85 à 86 ans, voulait y donner les mains pour terminer en paix sa vieillesse; mais son ministre, Ybrahim, l’en détourna: il espérait qu’Ali-bek viendrait l’hiver suivant conquérir la Syrie, et que ce Mamlouk en céderait une portion considérable à Dâher. Il voyait dans cet agrandissement futur de la puissance de son maître, un moyen d’accroître sa fortune particulière et d’ajouter de nouveaux trésors à ceux que son insatiable avarice avait déja entassés. Séduit par cette brillante perspective, il rejeta les propositions de la Porte, et se prépara à pousser la guerre avec une nouvelle activité.