Un autre effet très-remarquable de l’imprimerie, est celui qu’elle a eu dans le genre de l’histoire: en donnant aux faits une grande et prompte publicité, l’on a mieux constaté leur certitude. Au contraire, dans l’état des livres écrits à la main, le recueil que composait un homme n’ayant d’abord qu’un exemplaire, il ne pouvait être vu et critiqué que par un petit nombre de lecteurs; et ces lecteurs sont d’autant plus suspects, qu’ils étaient au choix de l’auteur. S’il permettait d’en tirer des copies, elles ne se multipliaient et ne se répandaient que très-lentement. Pendant ce temps les témoins mouraient, les réclamations périssaient, les contradictions naissaient, et le champ restait libre à l’erreur, aux passions, au mensonge: voilà la cause de ces faits monstrueux dont fourmillent les histoires de l’antiquité, et même celles de l’Asie moderne. Si parmi ces histoires il en est qui portent des caractères frappants de vraisemblance, ce sont celles dont les écrivains ont été témoins des faits qu’ils racontent, ou des hommes publics qui ont écrit à la face d’un peuple éclairé qui pouvait les contredire. Tel est César, acteur principal de ses mémoires; tel Xénophon, général des dix mille, dont il raconte la savante retraite; tel Polybe, ami et compagnon d’armes de Scipion, vainqueur de Carthage; tels encore Salluste et Tacite, consuls; Thucydides, chef d’armée; Hérodote même, sénateur et libérateur d’Halicarnasse. Lorsqu’au contraire l’histoire n’est qu’une citation de faits anciens rapportés sur tradition, lorsque ces faits ne sont recueillis que par de simples particuliers, ce n’est plus ni le même genre, ni le même caractère; quelle différence n’y a-t-il pas des écrivains précédents aux Tite-Live, aux Quinte-Curce, aux Diodore de Sicile! Heureusement encore les pays où ils écrivirent étaient policés, et la lumière publique put les guider dans des faits peu reculés. Mais quand les nations étaient dans l’anarchie, ou sous le despotisme qui règne aujourd’hui dans l’Orient, les écrivains imbus de l’ignorance et de la crédulité qui accompagnent cet état, purent déposer hardiment leurs erreurs et leurs préjugés dans l’histoire; et l’on peut observer que c’est dans les productions de pareils siècles que l’on trouve tous les monstres d’invraisemblance; tandis que dans les temps policés, et sous les écrivains originaux, les annales ne présentent qu’un ordre de faits semblables à ce qui se passe sous nos yeux.
Cette influence de l’imprimerie est si efficace, que le seul établissement de Mar-hanna, tout imparfait qu’il est, a déja produit chez les chrétiens une différence sensible. L’art de lire, d’écrire, et même une sorte d’instruction, sont plus communs aujourd’hui parmi eux qu’il y a 30 ans. Malheureusement ils ont débuté par un genre qui, en Europe, a retardé les progrès des esprits et suscité mille désordres. En effet, les Bibles et les livres de religion ayant été les premiers livres répandus par l’imprimerie, toute l’attention se tourna sur les matières théologiques, et il en résulta une fermentation qui fut la source des schismes de l’Angleterre et de l’Allemagne, et des troubles politiques de notre France. Si, au lieu de traduire leur Buzembaum, et les misanthropiques rêveries de Nieremberg et de Didaco Stella, les jésuites eussent promulgué des livres d’une morale pratique, d’une utilité sociale, adaptée à l’état du Kesraouân et des Druzes, leur travail eût pu avoir pour ces pays, et même pour toute la Syrie, des conséquences politiques qui en eussent changé tout le système. Aujourd’hui tout est perdu, ou du moins bien reculé: la première ferveur s’est consumée sur des objets inutiles. D’ailleurs, les religieux manquent de moyens; et si Djezzar s’en avise, il détruira leur imprimerie; il y sera porté par le fanatisme des gens de loi, qui, sans bien connaître ce qu’ils ont à redouter de l’imprimerie, ont cependant de l’aversion pour elle; comme si la sottise avait un instinct naturel pour deviner ce qui peut lui nuire.
La rareté des livres et la disette des moyens d’instruction sont donc, ainsi que je viens de le dire, les causes de l’ignorance des Orientaux; mais on ne doit les regarder que comme des causes accessoires: la source radicale est encore le gouvernement, qui non-seulement ne veille point à répandre les connaissances, mais qui fait tout ce qui convient pour les étouffer. Sous l’administration des Turks, nul espoir de considération ou de fortune par les arts, les sciences ou les belles-lettres: on aurait le talent des géomètres, des astronomes, des ingénieurs les plus distingués de l’Europe, que l’on ne languirait pas moins dans l’obscurité, ou que l’on gémirait peut-être sous la persécution. Or, si la science, qui par elle-même coûte déja tant de peine à acquérir, ne doit encore amener que des regrets de l’avoir acquise, il vaut mieux ne jamais la posséder. Ainsi les Orientaux sont ignorants et doivent l’être, par le même principe qui les rend pauvres, et parce qu’ils disent pour la science comme pour les arts: A quoi nous servira de faire davantage?
CHAPITRE XVI.
Des habitudes et du caractère des habitants de la Syrie.
DE tous les sujets d’observation que peut présenter un pays, le plus important, sans contredit, est le moral des hommes qui l’habitent; mais il faut avouer aussi qu’il est le plus difficile: car il ne s’agit pas d’un stérile examen de faits; le but est de saisir leurs rapports et leurs causes, de démêler les ressorts découverts ou secrets, éloignés ou prochains, qui, dans les hommes, produisent ces habitudes d’actions que l’on appelle mœurs, et cette disposition constante d’esprit que l’on nomme caractère: or, pour une telle étude, il faut communiquer avec les hommes que l’on veut approfondir, il faut épouser leurs situations, afin de sentir quels agents influent sur eux, quelles affections en résultent; il faut vivre dans leur pays, apprendre leur langue, pratiquer leurs coutumes; et ces conditions manquent souvent aux voyageurs; lorsqu’ils les ont remplies, il leur reste à surmonter les difficultés de la chose elle-même; et elles sont nombreuses: car non-seulement il faut combattre les préjugés que l’on rencontre; il faut encore vaincre ceux que l’on porte: le cœur est partial, l’habitude puissante, les faits insidieux, et l’illusion facile. L’observateur doit donc être circonspect sans devenir pusillanime; et le lecteur obligé de voir par des yeux intermédiaires, doit surveiller à la fois la raison de son guide et sa propre raison.
Lorsqu’un Européen arrive en Syrie, et même en général en Orient, ce qui le frappe le plus dans l’intérieur des habitants, est l’opposition presque totale de leurs manières aux nôtres: l’on dirait qu’un dessein prémédité s’est plu à établir une foule de contrastes entre les hommes de l’Asie et ceux de l’Europe. Nous portons des vêtements courts et serrés; ils les portent longs et amples. Nous laissons croître les cheveux, et nous rasons la barbe; ils laissent croître la barbe et rasent les cheveux. Chez nous, se découvrir la tête est une marque de respect; chez eux, une tête nue est un signe de folie. Nous saluons inclinés; ils saluent droits. Nous passons la vie debout, eux assis. Ils s’asseyent et mangent à terre; nous nous tenons élevés sur des siéges. Enfin, jusque dans les choses du langage, ils écrivent à contre-sens de nous, et la plupart de nos noms masculins sont féminins chez eux. Pour la foule des voyageurs ces contrastes ne sont que bizarres; mais pour des philosophes, il pourrait être intéressant de rechercher d’où est venue cette diversité d’habitudes dans des hommes qui ont les mêmes besoins, et dans des peuples qui paraissent avoir une origine commune.
Un caractère également remarquable, est l’extérieur religieux qui règne et sur les visages, et dans les propos, et dans les gestes des habitants de la Turkie; l’on ne voit dans les rues que mains armées de chapelets; l’on n’entend qu’exclamations emphatiques de yâ Allâh! ô Dieu! Allâh akbar! Dieu très-grand! Allâh tàâlâ, Dieu très-haut! à chaque instant, l’oreille est frappée d’un profond soupir, ou d’une éructation bruyante que suit la citation d’une des 99 épithètes de Dieu, telles que yâ râni! source de richesse! yâ sobhân! ô très-louable! yâ mastour! ô impénétrable! Si l’on vend du pain dans les rues, ce n’est point le pain que l’on crie; c’est Allâh kerim, Dieu est libéral. Si l’on vend de l’eau, c’est Allâh djaouad, Dieu est généreux: ainsi des autres denrées. Si l’on se salue, c’est Dieu te conserve; si l’on remercie, c’est Dieu te protége: en un mot c’est Dieu en tout et partout. Ces hommes sont donc bien dévots, dira le lecteur? Oui, sans en être meilleurs.—Pourquoi cela? C’est que, ainsi que je l’ai dit, ce zèle, à raison de la diversité des cultes, n’est qu’un esprit de jalousie, de contradiction: c’est que, pour les chrétiens, une profession de foi est une bravade, un acte d’indépendance; et pour les musulmans un acte de pouvoir et de supériorité. Aussi cette dévotion née de l’orgueil, et accompagnée d’une profonde ignorance, n’est qu’une superstition fanatique qui devient la cause de mille désordres.
Il est encore dans l’intérieur des Orientaux un caractère qui fixe l’attention d’un observateur; c’est leur air grave et flegmatique dans tout ce qu’ils font et dans tout ce qu’ils disent: au lieu de ce visage ouvert et gai que chez nous l’on porte ou l’on affecte, ils ont un visage sérieux, austère ou mélancolique; rarement ils rient; et l’enjouement de nos Français leur paraît un accès de délire: s’ils parlent, c’est sans empressement, sans geste, sans passion; ils écoutent sans interrompre; ils gardent le silence des journées entières, et ils ne se piquent point d’entretenir la conversation; s’ils marchent, c’est posément et pour affaires; et ils ne conçoivent rien à notre turbulence et à nos promenades en long et en large; toujours assis, ils passent des journées entières rêvant, les jambes croisées, la pipe à la bouche, presque sans changer d’attitude: on dirait que le mouvement leur est pénible, et que, semblables aux Indiens, ils regardent l’inaction comme un des éléments du bonheur.
Cette observation qui se répète sur la plupart de leurs habitudes, étendue à d’autres pays, est devenue de nos jours le motif d’un jugement très-grave sur le caractère des Orientaux, et de plusieurs autres peuples. Un écrivain célèbre, considérant ce que les Grecs et les Romains ont dit de la mollesse asiatique, et ce que les voyageurs rapportent de l’indolence des Indiens, a pensé que cette indolence était le caractère essentiel des hommes de ces contrées; recherchant ensuite la cause commune de ce fait général, et trouvant que tous ces peuples habitaient ce que nous appelons pays chauds, il a pensé que la chaleur était la cause de cette indolence; et prenant le fait pour principe, il a posé en axiome que les habitants des pays chauds devaient être indolents, inertes de corps, et par analogie, inertes d’esprit et de caractère. Il ne s’est pas borné là: remarquant que chez ces peuples le gouvernement le plus habituel était le despotisme, et regardant le despotisme comme l’effet de la nonchalance d’un peuple, il en a conclu que le despotisme était le gouvernement de ces pays, aussi naturel, aussi nécessaire que leur propre climat. Il semblerait que la dureté, ou, pour mieux dire, la barbarie de cette conséquence, eût dû mettre les esprits en garde contre l’erreur de ces principes: cependant elle a fait une fortune brillante en France, et même dans toute l’Europe; et l’opinion de l’auteur de l’Esprit des Lois est devenue, pour le grand nombre des esprits, une autorité contre laquelle il est téméraire de se révolter. Ce n’est pas ici le lieu de faire un traité en forme, pour en démontrer toute l’erreur; d’ailleurs il existe déja dans l’ouvrage d’un philosophe dont le nom marche de pair pour le moins avec celui de Montesquieu. Mais afin d’élever quelques doutes dans l’esprit de ceux qui ont admis cette opinion sans prendre le temps d’y réfléchir, je vais exposer quelques objections qui découlent naturellement du sujet.