Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours de la Seine, contempler en rêvant les merveilleux effets de lumière et d’ombre qui décorent le ciel de Paris, si admirable au crépuscule, à l’heure où les silhouettes des tours et des édifices se projettent en noir sur le fond lumineux de l’occident. Des nuées roses et empourprées, illuminées par le reflet lointain de la mer sur laquelle brille le soleil disparu, donnent à notre ciel un caractère spécial, qui n’est plus celui de Naples baigné à l’occident par le miroir méditerranéen, mais qui peut-être surpasse celui de Venise, dont l’illumination est orientale et pâle. Soit que, leurs pas les ayant conduits vers l’île antique de la Cité, ils descendissent le cours du fleuve en passant en vue de Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa noire silhouette devant le ciel encore lumineux, soit que, plutôt encore, attirés par l’éclat du couchant et par la campagne, ils eussent descendu les quais jusqu’au delà des remparts de l’immense cité et se fussent égarés jusqu’aux solitudes de Boulogne et de Billancourt, fermées par les coteaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils contemplaient la nature, ils oubliaient la ville bruyante perdue derrière eux, et marchant d’un même pas, ne formant qu’un seul être, recevaient en même temps les mêmes impressions, pensaient les mêmes pensées, et, en silence, parlaient le même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds, les bruits du jour s’éteignaient, les premières étoiles brillaient au ciel. Icléa aimait à les nommer à Georges à mesure qu’elles apparaissaient.

Mars et avril offrent souvent à Paris de douces soirées dans lesquelles circule le premier souffle avant-coureur du printemps. Les brillantes étoiles d’Orion, l’éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor et Pollux scintillent dans le ciel immense; les Pléiades s’abaissent vers l’horizon occidental, mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des troupeaux célestes, reviennent, et quelques heures plus tard la blanche et resplendissante Véga s’élève de l’horizon oriental, bientôt suivie par la Voie lactée. Arcturus aux rayons d’or était toujours la première étoile reconnue, par son éclat perçant et par sa position dans le prolongement de la queue de la Grande Ourse. Parfois, le croissant lunaire planait dans le ciel occidental et la jeune contemplatrice admirait, comme Ruth auprès de Booz, «cette faucille d’or dans le champ des étoiles.»

Les étoiles enveloppent la Terre; la Terre est dans le ciel. Spero et sa compagne le sentaient bien, et sur aucune autre terre céleste, peut-être, aucun couple ne vivait plus intimement qu’eux dans le ciel et dans l’infini.

Insensiblement, pourtant, sans peut-être s’en apercevoir lui-même, le jeune philosophe reprit, graduellement, par fragments morcelés, ses études interrompues, analysant maintenant les choses avec un profond sentiment d’optimisme qu’il n’avait pas encore connu malgré sa bonté naturelle, éliminant les conclusions cruelles, parce qu’elles lui semblaient dues à une connaissance incomplète des causes, contemplant les panoramas de la nature et de l’humanité dans une nouvelle lumière. Elle avait repris aussi, du moins partiellement, les études qu’elle avait commencées en commun avec lui; mais un sentiment, nouveau, immense, remplissait son âme, et son esprit n’avait plus la même liberté pour le travail intellectuel. Absorbée dans cette affection de tous les instants pour un être qu’elle avait entièrement conquis, elle ne voyait que par lui, n’agissait que pour lui. Pendant les heures calmes du soir, lorsqu’elle se mettait au piano, soit pour jouer une sonate de Chopin qu’elle s’étonnait de n’avoir pas comprise avant d’aimer, soit pour s’accompagner en chantant de sa voix si pure et si étendue les lieder norvégiens de Grieg et de Bull, ou les mélodies de notre Gounod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son bien-aimé était le seul auditeur capable d’entendre ces inspirations du cœur. Quelles heures délicieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant parfois du regard les capricieuses volutes de la fumée d’une cigarette d’Orient, tandis qu’abandonnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chantait le doux Saetergientens Sondag de son pays, la sérénade de Don Juan, le Lac de Lamartine, ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles sur le clavier, elle faisait s’envoler dans l’air le mélodieux rêve du menuet de Boccherini!

Le printemps était venu. Le mois de mai avait vu s’ouvrir, à Paris, les fêtes de l’Exposition universelle dont nous parlions au début de ce récit, et les hauteurs du jardin de Passy abritaient l’Éden du couple amoureux. Le père d’Icléa, qui avait été appelé subitement en Tunisie, était revenu avec une collection d’armes arabes pour son musée de Christiania. Son intention était de retourner bientôt en Norvège, et il avait été convenu entre la jeune Norvégienne et son ami que leur mariage aurait lieu dans sa patrie, à la date anniversaire de la mystérieuse apparition.

Leur amour était, par sa nature même, bien éloigné de toutes ces unions banales fondées, les unes sur le grossier plaisir sensuel, les autres sur des intérêts plus ou moins déguisés, qui représentent la plupart des amours humaines. Leur esprit cultivé les isolait dans les régions supérieures de la pensée, la délicatesse de leurs sentiments les maintenait dans une atmosphère idéale où tous les poids de la matière étaient oubliés, l’extrême impressionnabilité de leurs nerfs, l’exquise finesse de toutes leurs sensations, les plongeaient en des extases dont la volupté semblait infinie. Si l’on aime, en d’autres mondes, l’amour n’y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils eussent été tous deux, pour un physiologiste, le témoignage vivant du fait que, contrairement à l’appréciation vulgaire, toutes les jouissances viennent du cerveau; l’intensité des sensations correspondant à la sensibilité psychique de l’être.

Paris était pour eux, non pas une ville, non pas un monde, mais le théâtre de l’histoire humaine. Ils y vécurent les siècles disparus. Les vieux quartiers, non encore détruits par les transformations modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, dont les murs rappellent encore Chilpéric et Frédégonde, les demeures antiques où habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque, Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sorbonne, et des mêmes siècles disparus, le cloître Saint-Merry avec ses ruelles sombres, l’abbaye de Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, souvenir des Mérovingiens, Saint-Germain-l’Auxerrois, dont la cloche sonna le tocsin de la Saint-Barthélemy, l’angélique Chapelle du palais de Louis IX; tous les souvenirs de l’histoire de France furent l’objet de leurs pèlerinages. Au milieu des foules, ils s’isolaient dans la contemplation du passé et voyaient ce que presque personne ne sait voir.

Ainsi l’immense cité leur parlait son langage d’autrefois, soit, lorsque, perdus parmi les chimères, les griffons, les piliers, les chapiteaux, les arabesques des tours et des galeries de Notre-Dame, ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine s’endormir dans la brume du soir, soit lorsque, s’élevant plus haut encore, ils cherchaient, du sommet du Panthéon, à reconstituer l’ancienne forme de Paris et son développement séculaire, depuis les empereurs romains qui habitaient les Thermes jusqu’à Philippe Auguste et à ses successeurs.