Le soleil du printemps, les lilas en fleur, les joyeuses matinées de mai, pleines de chants d’oiseaux et d’excitations nerveuses, les jetaient parfois loin de Paris, à l’aventure, dans les prairies et dans les bois. Les heures s’envolaient comme le souffle des brises; la journée avait disparu comme un songe, et la nuit continuait le divin rêve d’amour. Dans le monde tourbillonnant de Jupiter, où les jours et les nuits sont plus de deux fois plus rapides qu’ici et ne durent même pas dix heures, les amants ne voient pas les heures s’évanouir plus vite. La mesure du temps est en nous.

Un soir, ils étaient tous deux assis sur le toit, sans parapet, de la vieille tour du château de Chevreuse, serrés l’un près de l’autre au centre, d’où on domine sans obstacle tout le paysage environnant. L’air tiède de la vallée montait jusqu’à eux, tout imprégné des parfums sauvages des bois voisins; la fauvette chantait encore, et le rossignol essayait, dans l’ombre naissante des bosquets, son mélodieux cantique aux étoiles. Le soleil venait de se coucher dans un éblouissement d’or et d’écarlate, et l’Occident seul restait illuminé d’une lumière encore intense. Tout semblait s’endormir au sein de l’immense nature.

Un peu pâle, mais éclairée par la lumière du ciel occidental, Icléa semblait pénétrée par le jour et illuminée intérieurement, tant sa chair était claire, délicate, idéale. Ses yeux noyés de vaporeuse langueur, sa petite bouche enfantine, légèrement entr’ouverte, elle paraissait perdue dans la contemplation de la lumière occidentale. Appuyée contre la poitrine de Spero, les bras enlacés autour de son cou, elle s’abandonnait à sa rêverie, lorsqu’une étoile filante vint traverser le ciel précisément au-dessus de la tour. Elle tressaillit, un peu superstitieuse. Déjà les plus brillantes étoiles apparaissaient dans la profondeur des cieux: très haut, presque au zénith, Arcturus, d’un jaune d’or éclatant; vers l’Orient, assez élevée, Véga, d’une pure blancheur; au Nord, Capella; à l’Occident, Castor, Pollux et Procyon. On commençait aussi à distinguer les sept étoiles de la Grande Ourse, l’Épi de la Vierge, Régulus. Insensiblement, une à une, les étoiles venaient ponctuer le firmament. L’étoile polaire indiquait le seul point immuable de la sphère céleste. La lune se levait, son disque rougeâtre légèrement entamé par la phase décroissante. Mars brillait entre Pollux et Régulus, au Sud-Ouest; Saturne au Sud-Est. Le crépuscule faisait lentement place au mystérieux règne de la nuit.

«Ne trouves-tu pas, fit-elle, que tous ces astres sont comme des yeux qui nous regardent?

— Des yeux célestes comme les tiens. Que peuvent-ils voir sur la Terre de plus beau que toi... et que notre amour?

— Pourtant! ajouta-t-elle.

— Oui, pourtant, le monde, la famille, la société, les usages, les lois de la morale, que sais-je encore? j’entends tes pensées. Nous avons oublié toutes ces choses pour n’obéir qu’à l’attraction, comme le Soleil, comme tous ces astres, comme le rossignol qui chante, comme la nature entière. Bientôt nous ferons à ces usages sociaux la part qui leur appartient, et nous pourrons proclamer ouvertement notre amour. En serons-nous plus heureux? Est-il possible d’être plus heureux que nous le sommes en ce moment même?

— Je suis à toi, reprit-elle. Pour moi, je n’existe pas; je suis anéantie dans ta lumière, dans ton amour, dans ton bonheur, et je ne désire rien, rien de plus. Non. Je songeais à ces étoiles, à ces yeux qui nous regardent, et je me demandais où sont aujourd’hui tous les yeux humains qui les ont contemplées, depuis des milliers d’années, comme nous le faisons ce soir, où sont tous les cœurs qui ont battu comme bat en ce moment notre cœur, où sont toutes les âmes qui se sont confondues en des baisers sans fin dans le mystère des nuits disparues.