Ce séjour en Norvège fut la continuation du plus doux des rêves. La blonde fille du Nord enveloppait son ami d’une auréole de séduction perpétuelle qui peut-être lui eût fait oublier pour toujours les attractions de la science, si elle-même n’avait eu, comme nous l’avons vu, un goût personnel insatiable pour l’étude. Les expériences que l’infatigable chercheur avait entreprises sur l’électricité atmosphérique, l’intéressèrent autant que lui. Elle aussi voulut se rendre compte de la nature de ces flammes mystérieuses de l’aurore boréale qui viennent le soir palpiter dans les hauteurs de l’atmosphère, et comme la série de ces recherches le conduisaient à désirer une ascension en ballon destinée à aller surprendre le phénomène jusque dans sa source, elle aussi éprouva le même désir. Il essaya de l’en dissuader, ces expériences aéronautiques n’étant pas sans danger. Mais l’idée seule d’un péril à partager eût suffi pour la rendre sourde aux supplications du bien-aimé. Après de longues hésitations, Spero se décida à l’emmener avec lui et prépara, à l’Université de Christiania, une ascension pour la première nuit d’aurore boréale.
V
L’AURORE BORÉALE
Les perturbations de l’aiguille aimantée avaient annoncé l’arrivée de l’aurore avant même le coucher du soleil, et l’on avait commencé le gonflement de l’aérostat au gaz hydrogène pur, lorsqu’en effet le ciel laissa apercevoir dans le Nord magnétique cette coloration d’or vert transparente qui est toujours l’indice certain d’une aurore boréale. En quelques heures les préparatifs furent terminés. L’atmosphère, entièrement dégagée de tout nuage, était d’une limpidité parfaite, les étoiles scintillaient dans les cieux, au sein d’une obscurité profonde, sans clair de lune, atténuée seulement vers le Nord par une douce lumière s’élevant en arc au-dessus d’un segment obscur, et lançant dans les hauteurs de l’atmosphère de légers jets roses et un peu verts qui semblaient les palpitations d’une vie inconnue. Le père d’Icléa, qui assistait au gonflement de l’aérostat, ne se doutait point du départ de sa fille; mais au dernier moment elle entra dans la nacelle comme pour la visiter, Spero fit un signe, et l’aérostat s’éleva lentement, majestueusement, au-dessus de la ville de Christiania, qui apparut, éclairée de milliers de lumières, au-dessous des deux voyageurs aériens, et diminua de grandeur en s’éloignant dans la noire profondeur.
Bientôt l’aérostat, emporté par une ascension oblique, plana au-dessus des noires campagnes, et les clartés pâlissantes disparurent. Le bruit de la ville s’était éloigné en même temps, un profond silence, le silence absolu des hauteurs, enveloppa l’esquif aérien. Impressionnée par ce silence sans égal, peut-être surtout par la nouveauté de sa situation, Icléa se serrait contre la poitrine de son téméraire ami. Ils montaient rapidement. L’aurore boréale semblait descendre, en s’étendant sous les étoiles comme une ondoyante draperie de moire d’or et de pourpre, parcourue de frémissements électriques. A l’aide d’une petite sphère de cristal habitée par des vers luisants, Spero observait ses instruments et inscrivait leurs indications correspondantes aux hauteurs atteintes. L’aérostat montait toujours. Quelle immense joie pour le chercheur! Il allait, dans quelques minutes, planer à la cime de l’aurore boréale, il allait trouver la réponse à la question de la hauteur de l’aurore, vainement posée par tant de physiciens, et surtout par ses maîtres aimés, les deux grands «psychologues et philosophes» Œrsted et Ampère.
L’émotion d’Icléa s’était calmée. «As-tu donc eu peur? lui demanda son ami. L’aérostat est sûr. Aucun accident n’est à craindre. Tout est calculé. Nous descendrons dans une heure. Il n’y a pas l’ombre de vent à terre.