La chute du corps d’Icléa dans l’eau profonde du lac produisit un bruit sourd, étrange, effroyable, au milieu du silence de la nuit. Fou de douleur et de désespoir, sentant ses cheveux hérissés sur son crâne, ouvrant les yeux pour ne rien voir, remporté par l’aérostat à plus de mille mètres de hauteur, il se suspendit à la corde de la soupape, dans l’espérance de retomber vers le point de la catastrophe; mais la corde ne fonctionna pas. Il chercha, tâtonna sans résultat. Sous sa main, il rencontra la voilette de sa bien-aimée, qui était restée accrochée à l’une des cordes, légère voilette parfumée, encore tout empreinte de l’odeur enivrante de sa belle compagne; il regarda bien les cordes, crut retrouver l’empreinte des petites mains crispées, et, posant ses mains à la place où quelques secondes auparavant Icléa avait posé les siennes, il s’élança.

Un instant, son pied resta pris dans un cordage; mais il eut la force de se dégager et tomba dans l’espace en tourbillonnant.

Un bateau pêcheur, qui avait assisté à la fin du drame, avait fait force voiles vers le point du lac où la jeune fille s’était précipitée et était parvenu à la retrouver et à la recueillir. Elle n’était pas morte. Mais tous les soins qui lui furent prodigués n’empêchèrent pas la fièvre de la saisir et d’en faire sa proie. Les pêcheurs arrivèrent dans la matinée à un petit port des bords du lac et la transportèrent dans leur modeste chaumière, sans qu’elle reprît connaissance. «Georges! disait-elle, en ouvrant les yeux, Georges!» et c’était tout. Le lendemain, elle entendit la cloche du village sonner un glas funèbre. «Georges! répétait-elle, Georges!» On avait retrouvé son corps, à l’état de bouillie informe, à quelque distance du rivage; sa chute, de plus de mille mètres de hauteur, avait commencé au-dessus du lac, mais le corps gardant la vitesse horizontale acquise par l’aérostat, n’était pas tombé verticalement: il était descendu obliquement, comme s’il eût glissé le long d’un fil suivant le ballon dans sa marche, et était tombé, masse précipitée du ciel, dans une prairie bordant les rives du lac, avait marqué profondément son empreinte dans le sol et avait rebondi à plus d’un mètre du point de chute; mais ses os eux-mêmes étaient broyés en poussière, et le cerveau s’était échappé du front. Sa fosse était à peine refermée, que l’on dut creuser à côté d’elle celle d’Icléa, morte en répétant d’une voix éteinte: «Georges! Georges!»

Une seule pierre recouvrit leurs deux tombes, et le même saule étendit son ombre sur leur sommeil. Aujourd’hui encore, les riverains du beau lac de Tyrifiorden conservent dans leurs cœurs le mélancolique souvenir de la catastrophe, devenue presque légendaire, et l’on ne montre pas la pierre sépulcrale au voyageur sans associer à leur mémoire le regret d’un doux songe évanoui.


VI

LE PROGRÈS ÉTERNEL

Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années, passent vite sur cette planète, et sans doute aussi sur les autres. Plus de vingt fois déjà la Terre a parcouru sa révolution annuelle autour du Soleil, depuis le jour où la destinée ferma si tragiquement le livre que mes deux jeunes amis lisaient depuis moins d’une année; leur bonheur fut rapide, leur matin s’évanouit comme une aurore. Je les avais, sinon oubliés[1], du moins perdus de vue, lorsque tout récemment, dans une séance d’hypnotisme, à Nancy, où je m’arrêtai quelques jours en me rendant dans les Vosges, je me trouvai conduit à questionner un «sujet» à l’aide duquel les savants expérimentateurs de l’Académie Stanislas avaient obtenu quelques-uns de ces résultats véritablement stupéfiants dont la presse scientifique nous entretient depuis quelques années. Je ne sais plus comment il arriva que la conversation s’établit entre lui et moi sur la planète Mars.