TÉLÉPATHIE
La séance magnétique de Nancy avait laissé une vive impression dans ma pensée. Bien souvent je songeais à mon ami disparu, à ses investigations dans les domaines inexplorés de la nature et de la vie, à ses recherches analytiques sincères et originales sur le mystérieux problème de l’immortalité. Mais je ne pouvais plus penser à lui sans lui associer l’idée d’une réincarnation possible dans la planète Mars.
Cette idée me paraissait hardie, téméraire, purement imaginaire, si l’on veut, mais non absurde. La distance d’ici à Mars est égale à zéro pour la transmission de l’attraction; elle est presque insignifiante pour celle de la lumière, puisque quelques minutes suffisent à une ondulation lumineuse pour traverser ces millions de lieues. Je songeais au télégraphe, au téléphone, au phonographe, à la transmission de la volonté d’un magnétiseur à son sujet à travers une distance de plusieurs kilomètres, et parfois j’arrivais à me demander si quelque progrès merveilleux de la science ne jetterait pas tout d’un coup un pont céleste entre notre monde et ses congénères de l’infini.
Les soirs suivants, je n’observai Mars au télescope que distrait par mille idées étrangères. La planète était pourtant admirable, comme elle l’a été pendant tout le printemps et tout l’été de 1888. De vastes inondations s’étaient produites sur l’un de ses continents, sur la Libye, comme déjà les astronomes l’avaient observé en 1882 et en diverses circonstances. On reconnaissait que sa météorologie, sa climatologie, ne sont pas les mêmes que les nôtres, et que les eaux qui recouvrent environ la moitié de la surface de la planète subissent des déplacements bizarres et des variations périodiques dont la géographie terrestre ne peut donner aucune idée. Les neiges du pôle boréal avaient beaucoup diminué, ce qui prouvait que l’été de cet hémisphère avait été assez chaud, quoique moins élevé que celui de l’hémisphère austral. Du reste, il y avait eu fort peu de nuages sur Mars pendant toute la série de nos observations. Mais, chose à peine croyable, ce n’étaient pas ces faits astronomiques, pourtant si importants, et bases de toutes nos conjectures, qui m’intéressaient le plus; c’était ce que le magnétisé m’avait dit de Georges et d’Icléa. Les idées fantastiques qui traversaient mon cerveau m’empêchaient de faire une observation vraiment scientifique. Je me demandais avec ténacité s’il ne pouvait pas exister de communication entre deux êtres très éloignés l’un de l’autre, et même entre un mort et un vivant, et chaque fois je me répondais qu’une telle question était par elle-même anti-scientifique et indigne d’un esprit positif.
Cependant, après tout, qu’est-ce que nous appelons «science»? Qu’est-ce qui n’est pas «scientifique» dans la nature? Où sont les limites de l’étude positive? La carcasse d’un oiseau a-t-elle vraiment un caractère plus «scientifique» que son plumage aux lumineuses couleurs et son chant aux nuances si subtiles? Le squelette d’une jolie femme est-il plus digne d’attention que sa structure de chair et sa forme vivante? L’analyse des émotions de l’âme n’est-elle pas «scientifique»? N’est-il pas scientifique de chercher si vraiment l’âme peut voir de loin et comment? Et puis, quelle est cette étrange vanité, cette naïve présomption de nous imaginer que la science ait dit son dernier mot, que nous connaissions tout ce qu’il y a à connaître, que nos cinq sens soient suffisants pour apprécier la nature de l’univers? De ce que nous démêlons, parmi les forces qui agissent autour de nous, l’attraction, la chaleur, la lumière, l’électricité, est-ce à dire qu’il n’y ait pas d’autres forces, lesquelles nous échappent parce que nous n’avons pas de sens pour les percevoir? Ce n’est pas cette hypothèse qui est absurde, c’est la naïveté des pédagogues et des classiques. Nous sourions des idées des astronomes, des physiciens, des médecins, des théologiens d’il y a trois siècles; dans trois siècles, nos successeurs dans les sciences ne souriront-ils pas à leur tour des affirmations de ceux qui prétendent aujourd’hui tout connaître?
Les médecins auxquels je communiquais, il y a quinze ans, les phénomènes magnétiques observés par moi-même en certaines expériences niaient tous avec conviction la réalité des faits observés. Je rencontrai récemment l’un d’entre eux à l’Institut: «Oh! fit-il non sans finesse, alors c’était du magnétisme, aujourd’hui c’est de l’hypnotisme, et c’est nous qui l’étudions. C’est bien différent.»
Moralité: Ne nions rien de parti pris. Étudions, constatons; l’explication viendra plus tard.
J’étais dans ces dispositions d’esprit, lorsqu’en me promenant en long et en large dans ma bibliothèque, mes yeux tombèrent sur une élégante édition de Cicéron que je n’avais pas remarquée depuis longtemps. J’en pris un volume, l’ouvris machinalement à la première page venue et y lus ce qui suit: