«Deux amis arrivent à Mégare et vont se loger séparément. A peine l’un des deux est-il endormi qu’il voit devant lui son compagnon de voyage, lui annonçant d’un air triste que son hôte a formé le projet de l’assassiner, et le suppliant de venir le plus vite possible à son secours. L’autre se réveille, mais, persuadé qu’il a été abusé par un songe, il ne tarde pas à se rendormir. Son ami lui apparaît de nouveau et le conjure de se hâter, parce que les meurtriers vont entrer dans sa chambre. Plus troublé, il s’étonne de la persistance de ce rêve, et se dispose à aller trouver son ami; mais le raisonnement, la fatigue, finissent par triompher; il se recouche. Alors son ami se montre à lui pour la troisième fois, pâle, sanglant, défiguré. «Malheureux, lui dit-il, tu n’es point venu lorsque je t’implorais! C’en est fait; maintenant venge-moi. Au lever du soleil, tu rencontreras à la porte de la ville un chariot plein de fumier; arrête-le et ordonne qu’on le décharge; tu trouveras mon corps caché au milieu; fais-moi rendre les honneurs de la sépulture et poursuis mes meurtriers.

«Une ténacité si grande, des détails si suivis ne permettent plus d’hésitation; l’ami se lève, court à la porte indiquée, y trouve le char, arrête le conducteur qui se trouble, et, dès les premières recherches, le corps de son ami est découvert.»

Ce récit semblait venir tout exprès à l’appui de mes opinions sur les inconnues du problème scientifique. Sans doute les hypothèses ne manquent pas pour répondre au point d’interrogation. On peut dire que l’histoire n’est peut-être pas arrivée telle que Cicéron la raconte; qu’elle a été amplifiée, exagérée; que deux amis arrivant dans une ville étrangère peuvent craindre un accident; qu’en craignant pour la vie d’un ami, après les fatigues d’un voyage et au milieu du silence de la nuit, on peut arriver à rêver qu’il est victime d’un assassinat. Quant à l’épisode du chariot, les voyageurs peuvent en avoir vu un dans la cour de l’hôte, et le principe de l’association des idées vient le rattacher au songe. Oui, on peut faire toutes ces hypothèses explicatives; mais ce ne sont que des hypothèses. Admettre qu’il y a eu vraiment communication entre le mort et le vivant est une autre hypothèse aussi.

Les faits de cet ordre sont-ils bien rares? Il ne le semble pas. Je me souviens entre autres d’un récit qui m’a été raconté par un vieil ami de ma jeunesse, Jean Best, qui fonda le Magasin pittoresque, en 1833, avec mon éminent ami Édouard Charton, et qui est mort il y a quelques années. C’était un homme grave, froid, méthodique (habile graveur-typographe, administrateur scrupuleux); tous ceux qui l’ont connu savent combien son tempérament était peu nerveux et combien son esprit était éloigné des choses de l’imagination. Eh bien! le fait suivant lui est arrivé à lui-même, lorsqu’il était tout enfant, à l’âge de cinq ou six ans.

C’était à Toul, son pays natal. Il était, par une belle soirée, couché dans son petit lit et ne dormait pas, lorsqu’il vit sa mère entrer dans sa chambre, la traverser et se rendre dans le salon voisin, dont la porte était ouverte, et où son père jouait aux cartes avec un ami. Or sa mère, malade, était à ce moment-là à Pau. Il se leva aussitôt de son lit et courut après sa mère jusqu’au salon, où il la chercha en vain. Son père le gronda avec une certaine impatience et le renvoya se coucher en lui affirmant qu’il avait rêvé.

Alors l’enfant, croyant dès lors avoir, en effet, rêvé, essaya de se rendormir. Mais quelques minutes plus tard, ayant les yeux ouverts, il vit une seconde fois, très distinctement, sa mère qui passait encore près de lui, et cette fois il se précipita vers elle pour l’embrasser. Mais elle disparut aussitôt. Il ne voulut plus se recoucher et resta dans le salon où son père continuait de jouer.

Le même jour, à la même heure, sa mère mourait à Pau.

Je tiens ce récit de M. Best lui-même, qui en avait gardé le plus ineffaçable souvenir. Comment l’expliquer? On peut dire que l’enfant, sachant sa mère malade, y pensait souvent, et qu’il a eu une hallucination qui a coïncidé par hasard avec la mort de sa mère. C’est possible. Mais on peut penser aussi qu’il y avait un lien sympathique entre la mère et l’enfant, et qu’en ce moment solennel l’âme de cette mère a réellement été en communication avec celle de son enfant. Comment? demandera-t-on. Nous n’en savons rien. Mais ce que nous ne savons pas est à ce que nous savons dans la proportion de l’océan à une goutte d’eau.