Hallucinations! C’est vite dit. Que d’ouvrages médicaux écrits sur ce sujet! Tout le monde connaît celui de Brierre de Boismont. Parmi les innombrables observations qui le composent, citons, à ce propos, les deux suivantes:

«Obs. 84. — Lorsque le roi Jacques vint en Angleterre, à l’époque de la peste de Londres, se trouvant à la campagne, chez sir Robert Cotton, avec le vieux Cambden, il vit en songe son fils aîné, encore enfant, qui habitait alors Londres, avec une croix sanglante sur le front, comme s’il eût été blessé par une épée. Effrayé de cette apparition, il se mit en prières et se rendit le matin dans la chambre de sir Cambden, auquel il raconta l’événement de la nuit; celui-ci rassura le monarque en lui disant qu’il avait été le jouet d’un songe et qu’il n’y avait pas à s’en tourmenter. Le même jour, le roi reçut une lettre de sa femme qui lui annonçait la perte de son fils, mort de la peste. Lorsque l’enfant se montra à son père, il avait la taille et les proportions d’un homme fait.

«Obs. 87. — Mlle R..., douée d’un excellent jugement, religieuse sans bigoterie, habitait, avant d’être mariée, la maison de son oncle, D..., médecin célèbre, membre de l’Institut. Elle était séparée de sa mère, atteinte, en province, d’une maladie assez grave. Une nuit, cette jeune personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle, pâle, défigurée, prête à rendre le dernier soupir et témoignant surtout un vif chagrin de ne pas être entourée de ses enfants, dont l’un, curé d’une paroisse de Paris, avait émigré en Espagne, et dont l’autre était à Paris. Bientôt elle l’entendit l’appeler plusieurs fois par son nom de baptême; elle vit, dans son rêve, les personnes qui entouraient sa mère, s’imaginant qu’elle demandait sa petite-fille, portant le même nom, aller la chercher dans la pièce voisine; un signe de la malade leur apprit que ce n’était point elle, mais sa fille qui habitait Paris, qu’elle désirait voir. Sa figure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de son absence; tout à coup ses traits se décomposent, se couvrent de la pâleur de la mort; puis la moribonde retombe sans vie sur son lit.

«Le lendemain, Mlle R... parut fort triste devant D..., qui la pria de lui faire connaître la cause de son chagrin; elle lui raconta dans tous ses détails le songe qui l’avait si fortement tourmentée. D..., la trouvant dans cette disposition d’esprit, la pressa contre son cœur en lui avouant que la nouvelle n’était que trop vraie, que sa mère venait de mourir; il n’entra pas dans d’autres explications.

«Quelques mois après, Mlle R..., profitant de l’absence de son oncle pour mettre en ordre ses papiers auxquels, comme beaucoup d’autres savants, il n’aimait pas qu’on touchât, trouva une lettre racontant à son oncle les circonstances de la mort de sa mère. Quelle ne fut pas sa surprise en y lisant toutes les particularités de son rêve!»

Hallucination! coïncidence fortuite! Est-ce là une explication satisfaisante? Dans tous les cas, c’est une explication qui n’explique rien du tout.

Une foule d’ignorants, de tout âge et de tous métiers, rentiers, commerçants ou députés, sceptiques par tempérament ou par genre, déclarent simplement qu’ils ne croient pas à toutes ces histoires et qu’il n’y a en tout cela rien de vrai. Ce n’est pas là, non plus, une solution bien sérieuse. Les esprits accoutumés à l’étude ne peuvent se contenter d’une dénégation aussi légère.

Un fait est un fait. On ne peut pas ne pas l’admettre, lors même que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de l’expliquer.

Certes, les annales médicales témoignent qu’il y a vraiment des hallucinations de plus d’un genre et que certaines organisations nerveuses en sont dupes. Mais de là à conclure que tous les phénomènes psycho-biologiques non expliqués sont des hallucinations, il y a un abîme.

L’esprit scientifique de notre siècle cherche avec raison à dégager tous ces faits des brouillards trompeurs du surnaturalisme, attendu qu’il n’y a rien de surnaturel et que la nature, dont le royaume est infini, embrasse tout. Depuis quelques années, notamment, une société scientifique spéciale s’est organisée en Angleterre pour l’étude de ces phénomènes, la «Society for Psychical Research»; elle a à sa tête quelques-uns d’entre les plus illustres savants d’Outre-Manche et a déjà fourni des publications importantes. Ces phénomènes de vision à distance sont classés sous le titre général de Télépathie (τῆλε, loin, πάθος, sensation). Des enquêtes rigoureuses sont faites pour en contrôler les témoignages. La variété en est considérable. Feuilletons un instant ensemble l’un de ces recueils[2] et détachons-en quelques documents bien dûment et bien scientifiquement établis.