En fait, notre planète, autrefois supposée à la base du monde, est soutenue à distance par le Soleil, qui la fait graviter autour de lui avec une vitesse correspondante à cette distance. Cette vitesse, causée par la masse solaire elle-même, maintient notre planète à la même distance moyenne de l’astre central: une vitesse moindre ferait dominer la pesanteur et amènerait la chute de la Terre dans le Soleil; une vitesse plus grande, au contraire, éloignerait progressivement et infiniment notre planète du foyer qui la fait vivre. Mais par la vitesse résultant de la gravitation, notre séjour errant demeure soutenu dans une stabilité permanente. De même la Lune est soutenue dans l’espace par la force de gravité de la Terre, qui la fait circuler autour d’elle avec la vitesse requise pour la maintenir constamment à la même distance moyenne. La Terre et la Lune forment ainsi dans l’espace un couple planétaire qui se soutient dans un équilibre perpétuel sous la domination suprême de l’attraction solaire. Si la Terre existait seule au monde, elle demeurerait éternellement immobile au point du vide infini où elle aurait été placée, sans jamais pouvoir ni descendre, ni monter, ni changer de position de quelque façon que ce fût, ces expressions mêmes, descendre, monter, gauche ou droite n’ayant aucun sens absolu. Si cette même Terre, tout en existant seule, avait reçu une impulsion quelconque, avait été lancée avec une vitesse quelconque dans une direction quelconque, elle fuirait éternellement en ligne droite dans cette direction, sans jamais pouvoir ni s’arrêter, ni se ralentir, ni changer de mouvement. Il en serait encore de même si la Lune existait seule avec elle: elles tourneraient toutes deux autour de leur centre commun de gravité, accomplissant leur destinée dans le même lieu de l’espace, en fuyant ensemble suivant la direction vers laquelle elles auraient été projetées. Le Soleil existant et étant le centre de son système, la Terre, toutes les planètes et tous leurs satellites dépendent de lui et ont leur destinée irrévocablement liée à la sienne.

Le point fixe que nous cherchons, la base solide que nous semblons désirer pour assurer la stabilité de l’univers, est-ce donc dans ce globe si colossal et si lourd du Soleil que nous les trouverons?

Assurément non, puisque le Soleil lui-même n’est pas en repos, puisqu’il nous emporte avec tout son système vers la constellation d’Hercule.

Notre soleil gravite-t-il autour d’un soleil immense dont l’attraction s’étendrait jusqu’à lui et régirait ses destinées comme il régit celle des planètes? Les investigations de l’Astronomie sidérale conduisent-elles à penser que, dans une direction située à angle droit de notre marche vers Hercule, puisse exister un astre d’une telle puissance? Non. Notre soleil subit les attractions sidérales; mais aucune ne paraît dominer toutes les autres et régner en souveraine sur notre astre central.

Quoiqu’il soit parfaitement admissible, ou pour mieux dire certain, que le soleil le plus proche du nôtre, l’étoile Alpha du Centaure, et notre propre soleil, ressentent leur attraction mutuelle, cependant on ne saurait considérer ces deux astres comme formant un couple analogue à ceux des étoiles doubles, d’abord parce que tous les systèmes d’étoiles doubles connus sont composés d’étoiles beaucoup plus proches l’une de l’autre, ensuite parce que, dans l’immensité de l’orbite décrite suivant cette hypothèse, les attractions des étoiles voisines ne sauraient être considérées comme demeurant sans influence, enfin parce que les vitesses réelles dont ces deux soleils sont animés sont beaucoup plus grandes que celles qui résulteraient de leur attraction mutuelle.

La petite constellation de Persée, notamment, pourrait bien exercer une action plus puissante que celle des Pléiades ou que tout autre assemblage d’étoiles et être le point fixe, le centre de gravité des mouvements de notre soleil, de Alpha du Centaure et des étoiles voisines, attendu que les amas de Persée se trouvent non seulement à angle droit avec la tangente de notre translation vers Hercule, mais encore dans le grand cercle des étoiles principales, et précisément à l’intersection de ce cercle avec la Voie lactée. Mais ici intervient un autre facteur, plus important que tous les précédents, cette Voie lactée, avec ses dix-huit millions de soleils, dont il serait assurément audacieux de chercher le centre de gravité.

Mais qu’est-ce encore que la Voie lactée tout entière devant les milliards d’étoiles que notre pensée contemple au sein de l’univers sidéral? Cette Voie lactée ne se déplace-t-elle pas elle-même comme un archipel d’îles flottantes? Chaque nébuleuse résoluble, chaque amas d’étoiles n’est-il pas une Voie lactée en mouvement sous l’action de la gravitation des autres univers qui l’appellent et la sollicitent à travers la nuit infinie?

D’étoiles en étoiles, de systèmes en systèmes, de plages en plages, notre pensée se trouve transportée en présence des grandeurs insondables, en face des mouvements célestes dont on a commencé à évaluer la vitesse, mais qui surpassent déjà toute conception. Le mouvement propre annuel du soleil Alpha du Centaure surpasse 188 millions de lieues par an. Le mouvement propre de la 61e du Cygne (second soleil dans l’ordre des distances) équivaut à 370 millions de lieues par an ou 1 million de lieues par jour environ. L’étoile Alpha du Cygne arrive sur nous en droite ligne avec une vitesse de 500 millions de lieues par an. Le mouvement propre de l’étoile 1830 du Catalogue de Groombridge s’élève à 2590 millions de lieues par an, ce qui représente 7 millions de lieues par jour, 115 000 kilomètres à l’heure ou 320 000 mètres par seconde!... Ce sont là des estimations minima, attendu que nous ne voyons certainement pas de face, mais obliquement, les déplacements stellaires ainsi mesurés.

Quels projectiles! Ce sont des soleils, des milliers et des millions de fois plus lourds que la Terre, lancés à travers les vides insondables avec des vitesses ultra-vertigineuses, circulant dans l’immensité sous l’influence de la gravitation de tous les astres de l’univers. Et ces millions, et ces milliards de soleils, de planètes, d’amas d’étoiles, de nébuleuses, de mondes qui commencent, de mondes qui finissent, se précipitent avec des vitesses analogues, vers des buts qu’ils ignorent, avec une énergie, une intensité d’action devant lesquelles la poudre et la dynamite sont des souffles d’enfants au berceau.

Et ainsi, tous ils courent, pour l’éternité peut-être, sans jamais pouvoir se rapprocher des limites inexistantes de l’infini.... Partout le mouvement, l’activité, la lumière et la vie. Heureusement, sans doute. Si tous ces innombrables soleils, planètes, terres, lunes, comètes, étaient fixes, immobiles, rois pétrifiés dans leurs éternels tombeaux, combien plus formidable encore, mais plus lamentable, serait l’aspect d’un tel univers! Voyez-vous toute la Création arrêtée, figée, momifiée! Une telle idée n’est-elle pas insoutenable, et n’a-t-elle pas quelque chose de funèbre?