V
AME VETUE D’AIR
Elle se tenait debout, dans sa chaste nudité, les bras élevés vers sa chevelure dont elle tordait les masses souples et opulentes, qu’elle s’efforçait d’assujettir au sommet de sa tête. C’était une beauté juvénile, qui n’avait pas encore atteint la perfection et l’ampleur des formes définitives, mais qui en approchait, rayonnant dans l’auréole de sa dix-septième année.
Enfant de Venise, sa carnation, d’une blancheur légèrement rosée, laissait deviner sous sa transparence, la circulation d’une sève ardente et forte; ses yeux brillaient d’un éclat mystérieux et troublant, et la rougeur veloutée de ses lèvres légèrement entr’ouvertes faisait déjà songer au fruit autant qu’à la fleur.
Elle était merveilleusement belle ainsi, et si quelque nouveau Pâris avait reçu mission de lui décerner la palme, je ne sais s’il eût mis à ses pieds celle de la grâce, de l’élégance ou de la beauté, tant elle semblait réunir le charme vivant de la séduction moderne aux calmes perfections de la beauté classique.
Le plus heureux, le plus inattendu des hasards nous avait amenés devant elle, le peintre Falero et moi. Par un lumineux après-midi du printemps dernier, nous promenant sur les bords de la mer, nous avions traversé l’un de ces bois d’oliviers au triste feuillage que l’on rencontre entre Nice et Monaco, et, sans nous en apercevoir, nous avions pénétré dans une propriété particulière ouverte du côté de la plage. Un sentier pittoresque montait en serpentant vers la colline. Nous venions de passer au-dessus d’un bosquet d’orangers dont les pommes d’or rappelaient le jardin des Hespérides; l’air était parfumé, le ciel d’un bleu profond, et nous discourions sur un parallèle entre l’art et la science lorsque mon compagnon, arrêté tout à coup comme par une fascination irrésistible, me fit signe de me taire et de regarder.
Derrière les massifs de cactus et de figuiers de Barbarie, à quelques pas devant nous, une salle de bain somptueuse, ayant sa fenêtre ouverte du côté du soleil, nous laissait voir, non loin d’une vasque de marbre dans laquelle un jet d’eau retombait avec un doux murmure, la jeune fille inconnue, debout devant une colossale psyché qui, de la tête aux pieds, reflétait son image. Sans doute le bruit du jet d’eau l’empêcha-t-il d’entendre notre approche. Discrètement — ou plutôt indiscrètement — nous restâmes derrière les cactus, regardant, muets, immobiles.
Elle était belle, semblant s’ignorer elle-même. Les pieds sur une peau de tigre, elle ne se pressait point. Trouvant sa longue chevelure encore trop humide, elle la laissa retomber sur son corps, se retourna de notre côté et vint cueillir une rose sur une table voisine de la fenêtre; puis, revenant vers l’immense miroir, elle se remit à sa coiffure, la compléta tranquillement, plaça la petite rose entre deux torsades et, tournant le dos au soleil, se pencha, sans doute pour prendre son premier vêtement. Mais soudain elle se releva, poussa un cri perçant et se cacha la tête dans les mains, en se mettant à courir vers un coin sombre.
Nous avons toujours pensé, depuis, qu’un mouvement de nos têtes avait trahi notre présence, ou que, par un jeu du miroir, elle nous avait aperçus. Quoi qu’il en soit, nous crûmes prudent de revenir sur nos pas, et, par le même sentier, nous redescendîmes vers la mer.
«Ah! fit mon compagnon, je vous avoue que, de tous mes modèles, je n’en ai pas vu de plus parfait, même pour mon tableau des «Étoiles doubles» et pour celui de «Célia». Qu’en pensez-vous vous-même? Cette apparition n’est-elle pas arrivée juste à point pour me donner raison? Vous avez beau célébrer avec éloquence les délices de la science, convenez que l’art, lui aussi, a ses charmes. Les étoiles de la Terre ne rivalisent-elles pas avantageusement avec les beautés du Ciel? N’admirez-vous pas comme nous l’élégance de ces formes? Quels tons ravissants! Quelles chairs!