«Il n’existe, il ne peut exister dans toute la masse encéphalique un seul lobe, une seule cellule, une seule molécule qui ne change pas. Un arrêt de mouvement, de circulation, de transformation, serait un arrêt de mort. Le cerveau ne subsiste et ne sent qu’à la condition de subir, comme tout le reste du corps, les transformations incessantes de la matière organique qui constituent le circuit vital.
«Ce n’est donc pas, ce ne peut donc pas être dans une certaine matière cérébrale, dans un certain groupement de molécules que réside notre personnalité, notre identité, notre moi individuel, notre moi qui acquiert et conserve une valeur personnelle, scientifique et morale, grandissante avec l’étude, notre moi qui est et se sent responsable de ses actes accomplis il y a un mois, un an, dix ans, vingt ans, cinquante ans, durée pendant laquelle le groupement moléculaire le plus intime a été changé plusieurs fois.
«Les physiologistes qui affirment que l’âme n’existe pas ressemblent à leurs ancêtres qui affirmaient ressentir la douleur au doigt ou au pied. Ils sont un peu moins loin de la vérité, mais en s’arrêtant au cerveau et en faisant résider l’être humain dans les impressions cérébrales, ils s’arrêtent sur la route. Cette hypothèse est d’autant moins excusable que ces mêmes physiologistes savent parfaitement que la sensation personnelle est toujours accompagnée d’une modification de la substance. En d’autres termes, le moi de l’individu ne persiste que si l’identité de sa matière ne persiste pas.
«Notre principe de sensibilité ne peut donc être un objet matériel; il est mis en relation avec l’univers par les impressions cérébrales, par les forces chimiques dégagées dans l’encéphale à la suite de combinaisons matérielles. Mais il est autre.
«Et perpétuellement se transforme notre constitution organique sous la direction d’un principe psychique.
«Telle molécule, qui est maintenant incorporée dans notre organisme, va s’en échapper par l’expiration, la transpiration, etc., appartenir à l’atmosphère pendant un temps plus ou moins long, puis être incorporée dans un autre organisme, plante, animal ou homme. Les molécules qui constituent actuellement votre corps n’étaient pas toutes hier intégrées à votre personne, et aucune n’y était il y a quelques mois. Où étaient-elles? — Soit dans l’air, soit dans un autre corps. Toutes les molécules qui forment maintenant vos tissus organiques, vos poumons, vos yeux, votre cerveau, vos jambes, etc., ont déjà servi à former d’autres tissus organiques.... Nous sommes tous des morts ressuscités, fabriqués de la poussière de nos ancêtres. Si tous les hommes qui ont vécu jusqu’à cette époque ressuscitaient, il y en aurait cinq par pied carré sur toute la surface des continents, et obligés pour se tenir de monter sur les épaules des uns des autres; mais ils ne pourraient ressusciter tous intégralement, car bien des molécules ont successivement servi à plusieurs corps. De même, nos organes actuels, divisés un jour en leurs dernières particules, se trouveront incorporés dans nos successeurs.
«Chaque molécule d’air passe donc éternellement de vie en vie et s’en échappe de mort en mort: tour à tour vent, flot, terre, animal ou fleur, elle est successivement incorporée à la substance des innombrables organismes. Source inépuisable où tout ce qui vit prend son haleine, l’air est encore un réservoir immense où tout ce qui meurt verse son dernier souffle: sous son absorption, végétaux et animaux, organismes divers naissent, puis dépérissent. La vie et la mort sont également dans l’air que nous respirons et se succèdent perpétuellement l’une à l’autre par l’échange des molécules gazeuses; la molécule d’oxygène qui s’exhale de ce vieux chêne va s’envoler aux poumons de l’enfant au berceau; les derniers soupirs d’un mourant vont tisser la brillante corolle de la fleur ou se répandre comme un sourire sur la verdoyante prairie; et ainsi, par un enchaînement infini de morts partielles, l’atmosphère alimente incessamment la vie universelle déployée à la surface du monde.
«Et si vous imaginiez encore quelque objection, j’irais plus loin et j’ajouterais que nos vêtements eux-mêmes sont, aussi bien que nos corps, composés de substances qui, primitivement, ont toutes été gazeuses. Prenez ce fil, tirez-le, quelle résistance! Que de tissus, de batiste, de soie, de toile, de coton, de laine, l’industrie a formés à l’aide de ces trames et de ces chaînes! Pourtant, qu’est-ce que ce fil de lin, de chanvre ou de coton? des globules d’air juxtaposés et qui ne se tiennent que par leur force moléculaire. Qu’est-ce que ce fil de soie ou de laine? une autre juxtaposition de molécules. Convenez-en donc, nos vêtements eux-mêmes, c’est encore de l’air, du gaz, des substances puisées en principe dans l’atmosphère, oxygène, azote, carbone, vapeur d’eau, etc.»
— Je vois avec bonheur, reprit le peintre, que l’art n’est pas aussi loin de la science qu’on le suppose dans certaines sphères. Si votre théorie est, pour vous, purement scientifique, pour moi c’est de l’art, et du meilleur. Et puis, d’ailleurs, est-ce que dans la nature toutes ces distinctions existent? Non: il n’y a dans la nature ni art, ni science, ni sculpture, ni peinture, ni décoration, ni musique, ni physique, ni chimie, ni météorologie, ni astronomie, ni mécanique. Voyez ce ciel, cette mer, ces contreforts des Alpes, ces nuages roses du soir, ces perspectives lumineuses vers l’Italie: tout cela est un. Tout est un. Et puisque la physique moléculaire nous démontre qu’il n’y a plus de corps, que dans une barre d’acier ou de platine même les atomes ne se touchent pas, au moins que les âmes nous restent: personne n’y perdra.
— Oui, c’est un fait contre lequel aucun préjugé ne saurait prévaloir: les êtres vivants sont des âmes vêtues d’air.... Je plains les mondes dépourvus d’atmosphère.»