«L’eau, vous ne l’ignorez pas, est une combinaison de deux gaz, l’oxygène et l’hydrogène; l’air, un mélange de deux gaz, l’oxygène et l’azote, auxquels s’ajoutent, en proportions plus faibles, l’eau sous forme de vapeur, l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’ozone, qui n’est, du reste, que de l’oxygène condensé, etc.

«Ainsi, notre corps n’est composé que de gaz transformés.

— Mais, interrompit mon compagnon, nous ne vivons pas seulement de l’air du temps. Il nous faut, en certaines heures indiquées par notre estomac, y ajouter quelques suppléments qui ont bien leur valeur, tels qu’une aile de faisan, un filet de sole, un verre de château-laffitte ou de champagne, ou, suivant vos goûts, des asperges, des raisins, des pêches....

— Oui, tout cela passe à travers notre organisme et en renouvelle les tissus, assez rapidement même, car en quelques mois (non plus en sept ans, comme on le croyait autrefois) notre corps est entièrement renouvelé. Je reviens encore à cet être ravissant qui posa devant nous, tout à l’heure. Eh bien! toute cette chair que nous admirions n’existait pas il y a trois ou quatre mois: ces épaules, ce visage, ces yeux, cette bouche, ces bras, cette chevelure, et jusqu’aux ongles même, tout cet organisme n’est autre chose qu’un courant de molécules, une flamme sans cesse renouvelée, une rivière que l’on contemple pendant la vie entière, mais où l’on n’a jamais revu la même eau. Or, tout cela c’est encore du gaz assimilé, condensé, modifié, et c’est surtout de l’air. Ces os eux-mêmes, aujourd’hui solides, se sont formés et solidifiés insensiblement. N’oubliez pas que notre corps tout entier est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, et qui se renouvellent sans cesse.

«En effet, notre table est-elle servie de légumes ou de fruits, sommes-nous végétariens, nous absorbons des substances puisées presque entièrement dans l’air: cette pêche, c’est de l’eau et de l’air; cette poire, ce raisin, cette amande sont également de l’air, de l’eau, quelques éléments gazeux ou liquides appelés là par la sève, par la chaleur solaire, par la pluie. Asperge ou salade, petits pois ou artichauts, laitue ou chicorée, cerises, fraises ou framboises, tout cela vit dans l’air et par l’air. Ce que donne la terre, ce que va chercher la sève, ce sont encore des gaz, et les mêmes, azote, oxygène, hydrogène, carbone, etc.

«S’agit-il d’un bifteck, d’un poulet ou de quelque autre «viande», la différence n’est pas considérable. Le mouton, le bœuf se sont nourris d’herbe. Que nous goûtions d’une perdrix aux choux, d’une caille rôtie, d’une dinde truffée ou d’un civet de lièvre, toutes ces substances, en apparence si diverses, ne sont que du végétal transformé, lequel n’est lui-même qu’un groupement de molécules puisées dans les gaz dont nous venons de parler, air, éléments de l’eau, molécules et atomes, en eux-mêmes presque impondérables, et d’ailleurs absolument invisibles à l’œil nu.

«Ainsi, quel que soit notre genre de nourriture, notre corps, formé, entretenu, développé par l’absorption des molécules acquises par la respiration et l’alimentation, n’est en définitive qu’un courant incessamment renouvelé en vertu de cette assimilation, dirigé, régi, organisé par la force immatérielle qui nous anime. Cette force, nous pouvons assurément lui accorder le nom d’âme. Elle groupe les atomes qui lui conviennent, élimine ceux qui lui sont inutiles, et, partant d’un point imperceptible, d’un germe insaisissable, arrive à construire ici l’Apollon du Belvédère, à côté la Vénus du Capitole. Phidias n’est qu’un imitateur grossier, comparativement à cette force intime et mystérieuse. Pygmalion devint amant de la statue dont il fut père, disait la mythologie. Erreur! Pygmalion, Praxitèle, Michel-Ange, Benvenuto, Canova n’ont créé que des statues. Plus sublime est la force qui sait construire le corps vivant de l’homme et de la femme.

«Mais cette force est immatérielle, invisible, intangible, impondérable, comme l’attraction qui berce les mondes dans l’universelle mélodie, et le corps, quelque matériel qu’il nous paraisse, n’est pas autre chose lui-même qu’un harmonieux groupement formé par l’attraction de cette force intérieure. Vous voyez donc que je reste strictement dans les limites de la science positive en qualifiant cette jeune fille du titre d’âme vêtue d’air, comme vous et moi, d’ailleurs, ni plus ni moins.

«Depuis les origines de l’humanité jusqu’en ces derniers siècles, on a cru que la sensation était perçue au point même où on l’éprouvait. Une douleur ressentie au doigt était considérée comme ayant son siège dans le doigt même. Les enfants et beaucoup de personnes le croient encore. La physiologie a démontré que l’impression est transmise depuis le bout du doigt jusqu’au cerveau par l’intermédiaire du système nerveux. Si l’on coupe le nerf, on peut se brûler le doigt impunément, la paralysie est complète. On a même déjà pu déterminer le temps que l’impression emploie pour se transmettre d’un point quelconque du corps au cerveau, et l’on sait que la vitesse de cette transmission est d’environ vingt-huit mètres par seconde. Dès lors on a rapporté la sensation au cerveau. Mais on s’est arrêté en chemin.

Le cerveau est matière comme le doigt, et nullement une matière stable et fixe. C’est une matière essentiellement changeante, rapidement variable, ne formant point une identité.