— Pour les sens, oui. Pour l’esprit, non. Or, les sens nous trompent absolument, sur le mouvement de la Terre, sur la nature du Ciel, sur la solidité apparente des corps, sur les êtres et sur les choses. Voulez-vous suivre un instant mon raisonnement?
«Lorsque je respire le parfum d’une rose, lorsque j’admire la beauté de forme, la suavité de coloris, l’élégance de cette fleur en son premier épanouissement, ce qui me frappe le plus, c’est l’œuvre de la force cachée, inconnue, mystérieuse, qui préside à la vie de la plante, qui sait la diriger dans l’entretien de son existence, qui choisit les molécules de l’air, de l’eau, de la terre convenables pour son alimentation, et surtout qui sait assimiler ces molécules et les grouper délicatement au point d’en former cette tige élégante, ces petites feuilles vertes si fines, ces pétales d’un rose si tendre, ces nuances exquises et ces délicieux parfums. Cette force mystérieuse, c’est le principe animique de la plante. Mettez dans la terre, à côté les uns des autres, une graine de lis, un gland de chêne, un grain de blé et un noyau de pêche, chaque germe se construira son organisme.
«J’ai connu un érable qui se mourait sur les décombres d’un vieux mur, à quelques mètres de la bonne terre du fossé, et qui, désespéré, lança une racine aventureuse, atteignit le sol de sa convoitise, s’y enfonça, y prit un pied solide, si bien qu’insensiblement, lui, l’immobile, se déplaça, laissa mourir ses racines primitives, quitta les pierres et vécut ressuscité, transformé, sur l’organe libérateur. J’ai connu des ormes qui allaient manger la terre sous un champ fertile, auxquels on coupa les vivres par un large fossé, et qui prirent la décision de faire passer par-dessous le fossé leurs racines non coupées: elles y réussirent et retournèrent à leur table permanente, au grand étonnement de l’horticulteur. J’ai connu un jasmin héroïque qui traversa huit fois une planche trouée qui le séparait de la lumière, et qu’un observateur taquin retournait vers l’obscurité dans l’espérance de lasser à la fin l’énergie de cette fleur: il n’y parvint pas.
«La plante respire, boit, mange, choisit, refuse, cherche, travaille, vit, agit suivant ses instincts; celle-ci se porte «comme un charme», celle-là est souffrante, cette autre est nerveuse, agitée. La sensitive frissonne et tombe pâmée au moindre attouchement. En certaines heures de bien-être, l’arum est chaud, l’œillet phosphorescent, la vallisnérie fécondée descend au fond des eaux mûrir le fruit de ses amours. Sous ces manifestations d’une vie inconnue, le philosophe ne peut s’empêcher de reconnaître dans le monde des plantes un chant du chœur universel.
Je ne vais pas plus loin en ce moment pour l’âme humaine, quoiqu’elle soit incomparablement supérieure à l’âme de la plante et quoiqu’elle ait créé un monde intellectuel autant élevé au-dessus du reste de la vie terrestre que les étoiles sont élevées au-dessus de la Terre. Ce n’est pas au point de vue de ses facultés spirituelles que je l’envisage ici, mais seulement comme force animant l’être humain.
«Eh bien! j’admire que cette force groupe les atomes que nous respirons, ou que nous nous assimilons par la nutrition, au point d’en constituer cet être charmant. Revoyez cette jeune fille le jour de sa naissance et suivez par la pensée le développement graduel de ce petit corps, à travers les années de l’âge ingrat, jusqu’aux premières grâces de l’adolescence et jusqu’aux formes de la nubilité. Comment l’organisme humain s’entretient-il, se développe-t-il, se compose-t-il? Vous le savez: par la respiration et par la nutrition.
«Déjà, par la respiration, l’air nous nourrit aux trois quarts. L’oxygène de l’air entretient le feu de la vie, et le corps est comparable à une flamme incessamment renouvelée par les principes de la combustion. Le manque d’oxygène éteint la vie comme il éteint la lampe. Par la respiration, le sang veineux brun se transforme en sang artériel rouge et se régénère. Les poumons sont un fin tissu criblé de quarante à cinquante millions de petits trous, juste trop petits pour laisser filtrer le sang et assez grands pour laisser pénétrer l’air. Un perpétuel échange de gaz se fait entre l’air et le sang, le premier fournissant au second l’oxygène, le second éliminant l’acide carbonique. D’une part, l’oxygène atmosphérique brûle dans le poumon du carbone; d’autre part, le poumon exhale de l’acide carbonique, de l’azote et de la vapeur d’eau. Les plantes respirent (de jour) par un procédé contraire, absorbent du carbone et exhalent de l’acide carbonique, entretenant par ce contraste une partie de l’équilibre général de la vie terrestre.
«De quoi se compose le corps humain? L’homme adulte pèse, en moyenne, 70 kilogrammes. Sur cette quantité, il y a près de 52 kilogrammes d’eau, dans le sang et dans la chair. Analysez la substance de notre corps, vous y trouvez l’albumine, la fibrine, la caséine et la gélatine, c’est-à-dire des substances organiques composées originairement par les quatre gaz essentiels: l’oxygène, l’azote, l’hydrogène et l’acide carbonique. Vous y trouvez aussi des substances dépourvues d’azote, telles que la gomme, le sucre, l’amidon, les corps gras; ces matières passent également par notre organisme, leur carbone et l’hydrogène sont consumés par l’oxygène aspiré pendant la respiration, et ensuite exhalés sous forme d’acide carbonique et d’eau.