Ils n’avaient point la forme humaine terrestre. C’étaient des êtres évidemment organisés pour vivre dans l’air. Ils semblaient tissés de lumière. De loin, je les pris d’abord pour des libellules: ils en avaient la forme svelte et élégante, les vastes ailes, la vivacité, la légèreté. Mais en les examinant de plus près, je m’aperçus de leur taille, qui n’était pas inférieure à la nôtre, et je reconnus à l’expression de leurs regards que ce n’étaient point des animaux. Leurs têtes ressemblaient également à celles des libellules, et, comme ces êtres aériens, ils n’avaient pas de jambes. La musique si délicieuse que j’entendais n’était autre que le bruit de leur vol. Ils étaient très nombreux, plusieurs milliers peut-être.

On voyait, sur les sommets des montagnes, des plantes qui n’étaient ni des arbres ni des fleurs, qui élevaient de frêles tiges à d’énormes hauteurs, et ces tiges ramifiées portaient, comme en tendant les bras, de larges coupes en forme de tulipes. Ces plantes étaient animées; du moins, comme nos sensitives et plus encore, et comme la desmodie aux feuilles mobiles, elles manifestaient par des mouvements leurs impressions intérieures. Ces bosquets formaient de véritables cités végétales. Les habitants de ce monde n’avaient pas d’autres demeures que ces bosquets, et c’est au milieu de ces sensitives parfumées qu’ils se reposaient lorsqu’ils ne flottaient pas dans les airs.

«Ce monde te paraît fantastique, fit Uranie, et tu te demandes quelles idées peuvent avoir ces êtres, quelles mœurs, quelle histoire, quelles espèces d’arts, de littérature et de sciences. Il serait long de répondre à toutes les questions que tu pourrais faire. Sache seulement que leurs yeux sont supérieurs à vos meilleurs télescopes, que leur système nerveux vibre au passage d’une comète et découvre électriquement des faits que vous ne connaîtrez jamais sur la Terre. Les organes que tu vois au-dessous des ailes leur servent de mains plus habiles que les vôtres. Pour imprimerie, ils ont la photographie directe des événements et la fixation phonétique des paroles mêmes. Ils ne s’occupent, du reste, que de recherches scientifiques, c’est-à-dire de l’étude de la nature. Les trois passions qui absorbent la plus grande partie de la vie terrestre, l’âpre désir de la fortune, l’ambition politique et l’amour, leur sont inconnues, parce qu’ils n’ont besoin de rien pour vivre, parce qu’il n’y a pas de divisions internationales ni d’autre gouvernement qu’un conseil d’administration, et parce qu’ils sont androgynes.

— Androgynes! répliquai-je. Et j’osai ajouter: Est-ce mieux?

— C’est autre. Ce sont de grands troubles de moins dans une humanité.

«Il faut, continua-t-elle, se dégager entièrement des sensations et des idées terrestres pour être en situation de comprendre la diversité infinie manifestée par les différentes formes de la création. De même que sur votre planète les espèces ont changé d’âge en âge, depuis les êtres si bizarres des premières époques géologiques jusqu’à l’apparition de l’humanité, de même que maintenant encore la population animale et végétale de la Terre est composée des formes les plus diverses, depuis l’homme jusqu’au corail, depuis l’oiseau jusqu’au poisson, depuis l’éléphant jusqu’au papillon; de même, et sur une étendue incomparablement plus vaste, parmi les innombrables terres du ciel, les forces de la nature ont donné naissance à une diversité infinie d’êtres et de choses. La forme des êtres est, en chaque monde, le résultat des éléments spéciaux à chaque globe, substances, chaleur, lumière, électricité, densité, pesanteur.

Les formes, les organes, le nombre des sens — vous n’en avez que cinq, et ils sont assez pauvres  — dépendent des conditions vitales de chaque sphère. La vie est terrestre sur la Terre, martienne sur Mars, saturnienne sur Saturne, neptunienne sur Neptune, c’est-à-dire appropriée à chaque séjour, ou pour mieux dire, plus rigoureusement encore, produite et développée par chaque monde selon son état organique et suivant une loi primordiale à laquelle obéit la nature entière: la loi du Progrès.»