Mais à ce moment, comme si Vercingétorix n’eût attendu que ce mouvement de troupes et ce déplacement du proconsul pour modifier sa tactique, il abandonna les lignes de la plaine, inclina à sa gauche vers le Sud-Est, et gravit avec ses machines et ses engins les pentes de la montagne de Flavigny. — Il détournait ainsi son point d’attaque. Il l’éloignait de celui de Vercassivellaun: ce qui, en dépit de l’apparence, était plus sage que de l’en rapprocher. S’il eût marché vers le Nord, il eût amené César avec lui: et le plus grand service qu’il pouvait rendre à son cousin était d’entraîner le plus loin possible le proconsul et quelques cohortes. — Mais son adversaire le comprit et ne bougea pas, demeurant en observation entre les deux champs de bataille.
Du reste, Vercingétorix avait bien choisi son nouveau poste. On ne l’attendait pas sur la montagne de Flavigny. Peut-être était-ce de là qu’étaient parties les six cohortes emmenées par Labiénus. Les pièges, semble-t-il, étaient plus rares ou moins dangereux sur ces pentes. La tentative du chef gaulois, rapidement conduite, fut bien près de réussir. Jamais il ne pénétra plus avant dans les ouvrages de son ennemi. Les décharges de ses archers jetèrent le trouble parmi les défenseurs de la terrasse, parmi ceux des tours elles-mêmes. Les Gaulois en profitèrent pour combler les fossés, et pour attaquer enfin et déchirer à coups de faux la cuirasse et la palissade des retranchements: la première brèche fut ouverte à travers la muraille romaine.
À la même minute, sur le point où combattait Vercassivellaun, Labiénus, lui-même, reculait, et les Gaulois commençaient à escalader la terrasse.
Sur les deux fronts, les lignes de César avaient cédé. — Celtes et Romains sentaient que les minutes suprêmes étaient venues. Un prodigieux effort tendit les volontés et raidit les muscles. Pour les uns et les autres, c’était la fin de tout qui approchait. Les poitrines haletaient d’angoisse et de courage. Si, à ce moment, les réserves de l’armée de renfort avaient donné par-dessus les autres versants de la montagne de Flavigny, la brèche taillée par Vercingétorix se fût démesurément élargie, César n’aurait pas eu assez d’hommes pour la défendre, il n’aurait pu protéger Labiénus, l’armée romaine eût été broyée sous ces marées convergentes, et le sénat aurait dû remettre à d’autres temps et à un nouveau proconsul la mission de reconquérir les Gaules.
Devant le nouveau danger, celui qui éclatait subitement du côté de Flavigny, César laissa Labiénus aux prises avec Vercassivellaun, et ne s’occupa plus, dans l’instant, que de la brèche et que de Vercingétorix. Il lança contre lui Brutus et de nouvelles cohortes: elles ne purent tenir. Il en envoya d’autres avec C. Fabius: elles faiblirent encore. Les hommes de Vercingétorix combattaient avec une effroyable énergie. Enfin César, à la tête d’un nouveau renfort, choisi parmi des troupes fraîches, se montra lui-même contre le chef arverne, et, pour la dernière fois, ils luttèrent tous deux l’un en face de l’autre. Grâce au proconsul, les cohortes reprirent courage. Vercingétorix recula, sans désordre, combattant pied à pied. — César put enfin regarder et se porter du côté de Labiénus.
Sur ce point, Labiénus avait jugé la partie perdue. Il ne songeait plus à défendre la terrasse, envahie de toutes parts. Il ne voyait de salut que dans un coup d’audace, une sortie désespérée. César la lui avait permise: il la résolut. Il réunit en un tour de main 39 cohortes, celles qu’il trouva le plus près de lui sur les divers postes de la défense; il les groupa au hasard en un seul corps de bataille; il avertit son général, et attendit. — César avait eu le temps de donner deux ordres précis. Derrière lui, il avait mis en marche tout ce qui lui restait d’hommes disponibles, quatre cohortes, tirées de la redoute la plus proche; il les soutint d’une partie de sa cavalerie. À sa gauche (?), dans la plaine, par le dehors de ses lignes, il envoya le reste de ses escadrons pour prendre en écharpe les assaillants du Mont Réa; ils n’avaient rien à craindre des cavaliers ennemis: la défaite et les fautes des jours précédents condamnaient les Gaulois dans leur dernière bataille.
César accéléra sa marche, pour y assister. Dès que les hommes de Vercassivellaun le virent s’approcher, ils attaquèrent les premiers. — Ce fut, à ce que raconta plus tard le proconsul, un moment solennel et un éclatant spectacle. Les quinze mille hommes de Labiénus étaient massés sur les dernières pentes du Mont Réa. Derrière eux s’avançait rapidement César, vêtu du manteau de pourpre qui le désignait aux regards de tous. Plus loin, dans les lignes, se hâtaient d’autres légionnaires, des troupes de cavaliers. Des escadrons galopaient au delà, dans la plaine, allant au même but. Il semblait que toute l’armée romaine voulût se réunir en un bloc pour pénétrer les masses ennemies. Une clameur s’éleva des deux troupes, lorsqu’elles se heurtèrent; et, répercutée au loin par les collines et les camps, elle éveilla partout de nouveaux cris, que l’écho rapporta aux combattants. — Mais Vercingétorix et ses adversaires, à 3 kilomètres de là, ne se doutèrent de rien, s’acharnant sans repos autour de la terrasse, tandis que leur sort se décidait au loin.
Formées en colonnes d’attaque, les cohortes de Labiénus s’ébranlèrent vers la hauteur. Les javelots étant inutiles sur cette montée, elles se précipitèrent les épées en mains. La mêlée s’engagea. Mais l’affaire ne fut réglée que par l’arrivée des cavaliers de renfort. Quand les Gaulois virent ou entendirent soudain, sur leurs flancs et leurs dos, les escadrons ennemis (venus par Ménétreux?), ils reculèrent. Les Germains chargèrent avec leur courage et leur bonheur habituels. Enveloppés presque de toutes parts, menacés encore par les troupes qu’amenait César, il ne restait plus aux Gaulois qu’à fuir en hâte, s’ils ne voulaient pas périr jusqu’au dernier. La débandade commença, et la bataille prit fin.
Vercingétorix tenait encore, ignorant la défaite des siens. Mais, pendant ce temps, les gens qui guettaient sur les remparts d’Alésia, virent revenir les premiers légionnaires vainqueurs, chargés de boucliers brillants et de cuirasses sanglantes, dépouilles des chefs vaincus. Une clameur douloureuse courut dans la ville, et Vercingétorix ne tarda pas à apprendre que le sort de la Gaule était désespéré.
Il reprit le chemin d’Alésia, d’où il ne devait plus redescendre que pour se rendre au vainqueur (fin septembre?).