« — Il leur laissait seulement le choix du sacrificateur. Ils pouvaient le tuer: ils n’auraient plus qu’à envoyer sa tête à César. S’ils le préféraient, il se laisserait livrer vivant par eux. Quoi qu’ils décidassent, il ne s’appartenait plus.»
L’Arverne avait bien jugé tous ces hommes. La parole de Critognat ne les avait excités qu’un jour; la fièvre du combat passée, épuisés par la fatigue et la faim, ne voyant de toutes parts que la mort, ils n’avaient même plus le courage de la chercher eux-mêmes. Vercingétorix leur faisait entrevoir l’espérance d’avoir la vie sauve. Il leur offrait ce qu’ils souhaitaient tout bas. Ils succombèrent à la tentation, peut-être moins par lâcheté que par incapacité de vouloir. Et ce ne fut pas Vercingétorix qui rendit Alésia, mais les chefs qui livrèrent leur roi.
Ils acceptèrent, sans hésiter, le projet de reddition. Des parlementaires furent envoyés à César. Il rappela les conditions ordinaires: apporter les armes, amener les chefs. La vie fut promise sans doute à tous, la liberté à quelques-uns: mais Vercingétorix devait se rendre sans condition. La cérémonie de la capitulation fut fixée, semble-t-il, au jour même.
VI
Les Romains étaient d’admirables metteurs en scène. Ils recherchèrent toujours les spectacles qui frappaient l’imagination de leurs alliés et des vaincus, et qui servaient parfois autant qu’une victoire à leur assurer l’empire. L’histoire de la conquête de la Gaule se résume presque dans deux scènes d’une incomparable grandeur: le trophée élevé par Marius, la reddition de Vercingétorix à César.
Après la bataille d’Aix qui sauva la Gaule de l’invasion germanique (automne 102), Marius amassa en un monceau colossal les dépouilles des Barbares vaincus. Le trophée se dressait dans la large plaine de l’Arc, qu’encadraient de hautes montagnes couvertes de forêts et peuplées de dieux. L’armée faisait cercle autour du bûcher, toute couronnée de fleurs. Marius, vêtu de pourpre, levait des deux mains vers le ciel la torche enflammée. Un silence profond régnait autour de lui: tandis qu’à l’Orient se montraient, bride abattue, les cavaliers venus d’Italie qui allaient saluer le vainqueur, au nom du sénat et du peuple romain, du titre de consul pour la cinquième fois.
Un demi-siècle après (automne 52), le neveu et le véritable héritier de Marius, Jules César, le lendemain du jour où il avait donné toute la Gaule à ce même peuple romain, présenta aux dieux de sa patrie, non plus un grossier butin de bois et de métal, mais «le plus noble trophée d’une victoire», le roi et le chef même de ceux qu’il avait vaincus.
Devant le camp, à l’intérieur des lignes de défense, avait été dressée l’estrade du proconsul, isolée et précédée de marches, semblable à un sanctuaire. Au-devant, sur le siège impérial, César se tenait assis, revêtu du manteau de pourpre. Autour de lui, les aigles des légions et les enseignes des cohortes, signes visibles des divinités protectrices de l’armée romaine. En face de lui, la montagne que couronnaient les remparts d’Alésia, avec ses flancs couverts de cadavres. En arrière et sur les côtés, les longues barrières des retranchements, où les deux brèches faites par l’ennemi semblaient de ces blessures qui rendent plus glorieux les corps des vainqueurs. Comme spectateurs, quarante mille légionnaires debout sur les terrasses et les tours, entourant César d’une couronne armée. À l’horizon enfin, l’immense encadrement des collines, derrière lesquelles les Gaulois fuyaient au loin.
Dans Alésia, les chefs et les convois d’armes se préparaient: César allait recevoir, aux yeux de tous, la preuve palpable de la défaite et de la soumission de la Gaule.
Vercingétorix sortit le premier des portes de la ville, seul et à cheval. Aucun héraut ne précéda et n’annonça sa venue. Il descendit les sentiers de la montagne, et il apparut à l’improviste devant César.