Jugeons de plus près ce qu’il a accompli dans ces dix mois.
Sans avoir fait l’apprentissage de l’autorité, Vercingétorix s’est montré, du premier coup, digne de l’exercer. Je ne parle pas seulement de son mérite de chef militaire, je l’examinerai tout à l’heure. Mais il m’a semblé entrevoir en lui quelques-unes de ces qualités administratives qui donnent seules le droit de gouverner les hommes.
Il a le goût des ordres précis et la volonté d’être ponctuellement obéi; il fixe des dates, indique des chiffres, marque des lieux de rendez-vous: ses décisions sont prises sans tâtonnement dans la pensée, sans flottement dans l’expression. Il sait que le commandement est d’autant mieux exécuté qu’il est plus rapide, plus net et plus clair. Ses secrets sont bien gardés, et c’est une des plus rares vertus des gouvernants que d’obliger leurs auxiliaires à se taire: au moment de la conjuration de la Gaule, tandis que Comm se laisse dénoncer à Labiénus, personne ne paraît avoir connu les manœuvres de Vercingétorix; et même au dernier jour d’Alésia, c’est encore à l’improviste qu’il se montre à César.
Il a la perception très lucide de ce qu’il faut faire pour arriver à un résultat déterminé: qu’il s’agisse de masser des troupes sur un même point à l’heure utile, ou d’amener des assemblées d’hommes à se résoudre au jour opportun. Il est réfléchi, consciencieux et logique. Il évalue avec justesse les instruments, soldats ou chefs, étapes de marches ou passions politiques, qu’il lui faut mettre en œuvre. J’imagine qu’il sut jauger les chefs ses égaux, s’il est vrai qu’il les effraya d’abord et les acheta ensuite: et il a reconnu les bons, si Lucter et Drappès ont été ses principaux auxiliaires. Il a l’expérience des faiblesses de la foule: voyez avec quelle habileté il a écarté des Gaulois, impressionnables comme des femmes, la vue des fugitifs d’Avaricum; et c’est peut-être parce qu’il a soupçonné les lâchetés des grands qu’il s’est offert en victime expiatoire. Ses négociations avec la Gaule furent habiles, puisqu’après tout il l’a soulevée presque entière, et s’est fait accepter d’elle comme chef.
Sa grande force sur les hommes venait de ce qu’il ne les craignait pas. Il affronta toujours les siens, conseil ou multitude, du même air de bravoure tranquille qu’il affronta, vaincu, le tribunal de César. Aussi obtint-il des Gaulois non certes tout ce qu’il aurait voulu, mais au moins ce que pas un autre Gaulois, avant et après lui, ne put leur imposer. Gens d’indiscipline, il les mata sans relâche. Près d’Avaricum, ils voulaient combattre: il les laissa à portée de l’ennemi, ne les empêcha pas de le voir, et les fit y renoncer. Au pied de Gergovie, il arrêta à son gré l’élan de la poursuite. L’idéal des soldats celtes était la bataille: il la leur refusa toujours, à une fois près, qui fut la journée de Dijon. Tous ses compagnons tiennent à leurs richesses: il put un jour décider le plus grand nombre à les brûler eux-mêmes. Les Gaulois répugnaient au travail matériel: il les habitua à faire une besogne de terrassiers.
Car il savait la manière de parler et de plaire. En dehors du conseil des chefs, où la jalousie ne désarmait pas toujours, il paraît avoir été fort aimé dans la plèbe des soldats; elle l’acclamait volontiers, et il est probable que Vercingétorix, comme son prédécesseur Luern, prenait avec elle des allures de démagogue. Il eut en tout cas, d’un chef populaire, l’éloquence fougueuse et entraînante. Même à travers la phrase paisible de César, on devine qu’il était un orateur de premier ordre. Il avait le talent de faire vibrer les passions, et d’en tirer, en toute hâte, les adhésions qui lui étaient nécessaires: peu d’hommes ont su, comme lui, retourner les volontés ou changer les sentiments d’autres hommes. Accusé de trahison au moment où il prend la parole, il termine en étant proclamé le plus grand des chefs. Les Gaulois sont battus à Avaricum, et, sur un mot de Vercingétorix, ils se persuadent presque qu’ils sont invincibles.
Mélange d’entrain et de méthode, de verve et de calcul, l’intelligence de Vercingétorix était de celles qui font les grands manieurs d’hommes: je ne doute pas qu’elle ne fût de taille à organiser un empire aussi bien qu’à sauver une nation. — À moins, toutefois, que le désir de vaincre et la continuité du péril n’aient tendu cette intelligence à l’extrême et ne lui aient donné une vigueur d’exception: tandis qu’en des temps pacifiques, elle se serait peut-être inutilement consumée.
III
Car, du premier jusqu’au dernier jour de sa royauté, Vercingétorix ne fut et ne put être qu’un chef de guerre: toutes les ressources de sa volonté et de son esprit furent consacrées à l’art militaire.
N’oublions pas, pour l’estimer à sa juste mesure, qu’il s’est improvisé général au sortir de l’adolescence, et que ses hommes étaient aussi inexpérimentés dans leur métier de soldats qu’il l’était dans ses devoirs de chef. De plus, ils avaient, lui et eux, à lutter contre la meilleure armée et le meilleur général que le monde romain ait produits depuis Camille jusqu’à Stilicon. Aussi ont-ils eu peut-être, à résister pendant huit mois, autant de mérite qu’Hannibal et ses mercenaires, vieux routiers de guerres, en ont eu à vaincre pendant huit ans.