Au pied de ce camp, entre la grande route, l’Auzon et la montagne de Gergovie, s’étend une vaste plaine en forme de triangle[83]: c’est celle où ont eu lieu les combats de cavalerie[84], et où César a espéré vainement attirer toute l’armée gauloise en lui offrant la bataille le lendemain et le surlendemain de l’assaut. Je suppose qu’il plaça ses légions ces jours-là sur le mamelon du Puy de Marmant, idoneo loco[85], dit-il, c’est-à-dire sur une hauteur légère et facile[86].

César établit son petit camp à La Roche-Blanche[87]. Cette hauteur offre un plateau assez vaste pour recevoir deux légions et même davantage; elle est exactement en face de la principale porte de Gergovie, et à la base de la montagne, e regione oppidi sub ipsis radicibus montis; elle commande le cours de l’Auzon et les gras pâturages qui bordent la rivière: elle est isolée de toutes parts, et suffisamment escarpée pour mériter les deux épithètes que César lui donne, egregie munitus atque ex omni parte circumcisus[88]. — C’est de La Roche-Blanche que le proconsul, un matin, aperçut, en face de lui, les pentes de Gergovie vides de soldats: Animadvertit collem, qui ab hostibus tenebatur, nudatum hominibus, qui superioribus diebus vix præ multitudine cerni poterat[89].

Enfin, entre le grand et le petit camp, s’allongeait le double fossé romain, qui devait suivre, à peu près, la route de voitures du Petit-Orcet à Donnezat[90].

III. — L’attaque eut lieu par le côté Sud. Son point de départ fut le petit camp de La Roche-Blanche [91]. C’est donc au rebord septentrional de cette colline qu’il faut se placer pour commencer l’étude du combat. C’est de ce point que César donna le signal, que partirent les trois légions de l’assaut, que se formèrent les cohortes de réserve de la Xe légion.

Comme il y eut environ 12 000 hommes d’engagés, l’escalade eut lieu, droit vers le plateau, sur un assez grand nombre de points, à gauche et à droite des chemins actuels. Je crois cependant que le gros des assaillants a dû suivre la route qui traverse le village et qui par une courbe appuie vers l’Ouest, de manière à arriver avec moins de fatigue à la porte principale[92]. Le mur du boulevard franchi, la terrasse et les camps occupés, un centurion de la VIIIe attaque cette porte[93].

Pendant que les trois légions arrivaient sur la terrasse, César et la Xe descendaient lentement dans le vallon qui sépare La Roche-Blanche et le mont de Gergovie. Arrivé au bas (peut-être à l’endroit appelé les Quatre-Viats, c’est-à-dire le carrefour des noyers à l’angle N.-E. de La Roche-Blanche), César put voir, plus nettement que sur la colline, le danger que couraient ses 12 000 hommes, comme perdus au milieu des rochers, et déjà menacés peut-être par les Gaulois accourant de l’Ouest. Il fit alors faire la sonnerie de retraite, et arrêta la Xe légion. — Il nous dit que les légionnaires de l’assaut ne l’entendirent pas, quod satis magna valles intercedebat[94]: ce ne peut être que la vallée où il se trouvait lui-même, assez large pour amortir le son, surtout étant donné le bruit simultané du combat et des clameurs gauloises.

Le danger devenu plus grand par l’arrivée des Gaulois (venus de l’Ouest, le long du plateau), César changea alors les positions de ses légions de réserve. — La XIIIe (en partie seulement) sortit du petit camp et se plaça sub infimo colle. C’est évidemment le pied de La Roche-Blanche. Comme César ajoute qu’elle fut disposée de manière à menacer les ennemis ab latere dextro[95], s’ils s’avançaient jusque-là, elle dut occuper tout le fond de la vallée entre La Roche-Blanche et Gergovie, depuis le carrefour des Quatre-Viats jusque vers le ravin du N.-O.: elle forma une ligne presque parallèle à la droite des sentiers descendant de Gergovie, que les ennemis allaient suivre[96]; elle remplaça donc la Xe légion dans le fond de la vallée, mais en appuyant sur la gauche. — Quant à la Xe, César nous dit seulement qu’ «elle s’avança un peu», s’arrêta ensuite, et que du point où elle était placée, César, qui la commandait, attendit l’issue du combat[97]. Il faut donc chercher ce point assez près des Quatre-Viats et du fond de la vallée; il faut le placer à un endroit d’où le proconsul pouvait à la fois suivre les détails de la bataille sur la montagne et les mouvements de la plaine; de plus, comme il dira plus loin qu’il quitta cette position pour un terrain «un peu plus favorable», paulo æquiore loco, c’est-à-dire plus plan, il faut que cette position ait été sur quelque pente assez rude. C’est ce qui m’a décidé à faire marcher et monter la Xe légion vers le N.-E., et à l’arrêter sur le flanc du contre-fort qui avance au S.-E. du village, à l’endroit où passe le chemin rapide et direct de Donnezat à l’hôtel Mezeix[98]. De ce point (au-dessous de la croix qui est à l’entrée du village), en effet, on a une vue très nette de toute la zone occupée par les Romains et de tous les flancs et ravins méridionaux de Gergovie, et surtout de ceux qui avoisinent les principaux sentiers. — J’ajoute que, sur ce point, César donnait à la fois la main à la XIIIe et aux Éduens, qui arrivaient à la hauteur du domaine de Gergovie: il était au centre de la ligne courbe qui couvrait la retraite, et prêt à recevoir fugitifs ou Gaulois, descendant vers les camps par les chemins qui se réunissent au village.

La débandade des Romains ayant commencé à la vue des Éduens survenant vers leur droite, les deux légions de réserve prennent une troisième position. — De la Xe, César dit: Pro subsidio paulo æquiore loco constiterat[99]: elle s’avance donc au-devant des fugitifs, elle monte dans la direction du village, elle rencontre alors un espace plus large, un terrain moins escarpé, un sol plus nivelé; c’est, je crois, l’endroit occupé aujourd’hui par la partie basse du village[100]. — La XIIIe se plaça derrière la Xe pour la soutenir, sur un terrain «plus élevé» que celui où elle s’était arrêtée d’abord, c’est-à-dire que le vallon du nord de La Roche-blanche. Puisque la Xe s’est avancée et que la XIIIe va se trouver derrière elle, cette dernière n’a pu se poster que sur la croupe dont nous parlions tout à l’heure, et où elle a remplacé la légion de César. — À ce moment l’armée romaine de réserve, au lieu de former, si je puis dire, une ligne de front, forme une ligne de profondeur. Elle s’échelonne le long de la route de Gergovie à Donnezat, prête à recevoir le choc d’en haut.

Les fuyards, pressés surtout par le N.-O., d’où arrivent les Gaulois, descendent vers le village, rencontrent les réserves, et les trois groupes, les légions débandées, la Xe, la XIIIe, reculent lentement jusque dans la plaine, où elles se forment en rang de combat: Legiones ubi primum planiciem attigerunt, infestis contra hostes signis constiterunt[101]. Cette plaine est, selon moi, celle qui précède Donnezat au Nord, et où aboutit le chemin dont nous venons de parler[102].

Je ne présente cette théorie du combat que comme la série d’hypothèses qui, à l’étude des lieux et à la lecture de César, m’a le moins déplu. Je ne cache pas qu’elle peut être critiquée. — Le champ de la bataille se trouve un peu rétréci, elle évolue seulement autour du chemin du plateau au village, et du village à Donnezat[103]: mais songeons qu’il n’y eut que 20 000 Romains d’engagés, et presque tous dans un corps-à-corps, et que César avait tout intérêt à ramasser ses troupes. — Les légions sont constamment éloignées du grand camp: mais César devait avoir hâte de rejoindre ses défenses les plus proches, celles de La Roche-Blanche, et ses dernières réserves, celles de l’attaque feinte[104]. — Au reste, le devoir de l’historien n’est pas d’éviter à tout prix les hypothèses, mais de les avouer franchement.