Comme la région d’Alise-Sainte-Reine n’a pas, depuis vingt siècles, subi de ces bouleversements qui transforment à jamais un pays, nous avons donc le droit de chercher à reconstituer, en face du terrain, les péripéties du siège et des batailles.
I. — Il faut d’abord se rendre compte de l’ensemble du pays, tel que César le décrit avant d’aborder le récit des opérations du siège. Le mieux, pour cela, est de monter sur le plateau d’Alésia, et d’en faire le tour, qui correspond sans doute au circuit de l’enceinte de la ville gauloise. De là, regardez tour à tour au pied de la colline, dans les deux vallées qui la bordent, dans la plaine qui la précède[128], vers les hauteurs qui lui font face de l’autre côté des deux ruisseaux[129], et le texte de César vous paraîtra d’une clarté lumineuse: Ipsum erat oppidum Alesia in colle summo, admodum edito loco..... cujus collis radices duo duabus ex partibus flumina subluebant. Ante id oppidum planicies circiter millia passuum III in longitudinem patebat. Reliquis ex omnibus partibus colles, mediocri interjecto spatio, pari altitudinis fastigio, oppidum cingebant[130]. — À cette description de César il ne manque qu’un seul détail: il ne parle pas ici de la montagne de Mussy-la-Fosse, qu’on aperçoit au couchant d’Alésia, fermant l’horizon de la plaine des Laumes par sa terrasse bifurquée. Il le fait à dessein. Car cette montagne ne jouera aucun rôle dans les opérations du siège proprement dit[131]. — En revanche, il en fera mention lorsqu’arrivera l’armée de secours. Car c’est sur les sommets de Mussy qu’elle apparaîtra, et les gens d’Alésia purent voir confusément les troupes de leurs alliés recouvrir peu à peu les hauteurs de la montagne lointaine et déborder par les pentes jusque dans la plaine[132]. C’est sur les plateaux de cette même montagne, et sans doute aussi sur ses versants extérieurs et invisibles, du côté du Couchant, que cette armée formidable établira ses camps[133]. C’est enfin sur les rebords et les flancs qui font face à Alise que se tiendront, en avant de ces camps, les fantassins gaulois durant les principales batailles[134].
II. — Pour avoir une idée nette de la manière dont le siège fut conduit et dont la ville et sa montagne furent défendues et investies, il faut suivre lentement la route de mi-coteau qui, par le flanc méridional d’Alésia, mène de la bifurcation des chemins de fer jusqu’à la rencontre du chemin de Darcey à Flavigny, en passant par les Trois-Ormeaux et par le hameau des Celliers: cette route est peut-être un des chemins qu’ont suivis les cavaliers gaulois de la ville pour rejoindre leur camp d’Alésia, lorsqu’ils furent poursuivis par les Germains après leur première défaite[135]. — À partir des Celliers, nous allons en effet retrouver l’emplacement de ce camp: c’est là, à droite d’abord, puis des deux côtés de la route, que nous voyons les terrasses en contre-bas du plateau, assez légèrement inclinées, où Vercingétorix a établi et fortifié son camp. — Lorsque, marchant plus loin, nous arrivons aux Chemins-Croisés[136] (c’est-à-dire au point culminant du col qui rattache le mont d’Alésia au Mont Pévenel qui lui fait face), nous comprenons mieux encore comment et pourquoi le chef gaulois a voulu l’établissement de ce camp retranché en avant et au levant de la ville: par ce col, Alésia s’unit sans peine aux collines voisines, c’est-à-dire au Mont Pévenel et à ses dépendances; sur ce point, César aurait pu, sans trop de peine, bâtir une terrasse d’approche presque au niveau de la ville; il eût même pu, sans un danger excessif, tenter l’assaut des remparts par l’escalade des roches. C’était, évidemment, le secteur le plus faible des lignes de défense[137]. Aussi Vercingétorix ferma le col et isola les terrasses qui le précédaient au Couchant par une muraille continue: entre celle-ci et les remparts de la ville, campèrent d’abord les Gaulois assiégés. Sub muro, quæ pars collis ad orientem solem spectabat, hunc omnem locum copiæ Gallorum compleverant, fossamque et maceriam præduxerant[138]. Il n’évacua ce camp que lorsqu’il eut la certitude que César renonçait à l’assaut (expugnatio) ou à la terrasse d’attaque (oppugnatio) pour recourir au blocus (obsidio).
Ce blocus, on peut en constater la nature et l’importance de ce même col et carrefour des Chemins-Croisés. Qu’on regarde d’ici, à l’extérieur du mont d’Alésia, et on apercevra, mieux que de n’importe où, la presque totalité du cadre de montagnes qui enferme la colline gauloise: le mont de Flavigny[139], avec ses trois bastions du Nord, l’étroit promontoire boisé du Mont Pévenel, les roches grises et escarpées du plateau d’entre Bussy et Darcey. Et, quand on se figure tous ces sommets formant un colossal support aux camps, aux redoutes, aux palissades et aux tours romaines, on demeure frappé à la fois de l’énormité du travail ordonné par César, et de la sobriété précise avec laquelle il l’a raconté dans ses Commentaires: Regiones secutus quam potuit æquissimas pro loci natura, XIV millia passuum complexus[140].
C’est enfin de ce point du col qu’on peut noter l’éloignement relatif du Mont Réa, que César, à cause de cela, ne put ou ne voulut comprendre dans ses lignes de blocus: Collis, quem propter magnitudinem circuitus opere circumplecti non potuerant nostri[141]. Le Mont Réa, en effet, est plus écarté d’Alésia que les montagnes de Flavigny et de Bussy; une véritable plaine l’en sépare, formée par les méandres de l’Oze. C’est une hauteur aux trois quarts isolée, distincte du système de collines que César a fortifiées. S’il l’avait ajoutée à ses lignes de circonvallation, il les eût, en quelque sorte, boursouflées, leur eût fait perdre leur unité et leur cohésion. Il préféra les faire passer, de ce côté, à mi-hauteur de la montagne[142].
On achèvera d’étudier les lignes d’investissement et la situation particulière du Mont Réa en revenant à la plaine des Laumes par la vallée de l’Oze et la grande route qui côtoie la voie ferrée.
III. — C’est dans la plaine des Laumes qu’eurent lieu le premier combat de cavalerie (livré par les assiégés)[143], le second combat de cavalerie (livré par les troupes de secours le premier jour de leur attaque)[144], et les trois tentatives faites contre les lignes romaines de la plaine (le second jour d’attaque, par les troupes de secours[145]; et les trois jours, par les assiégés[146]). — Du second combat de cavalerie, César nous dit qu’il se livra en vue du reste des armées, massées sur les hauteurs: Erat ex omnibus castris, quae summum undique jugum tenebant, despectus[147]. Et en effet, la plaine des Laumes ressemblait alors à une arène, fermée ou dominée de toutes parts par les montagnes où campaient les Gaulois et les Romains, ceux-là sur celles d’Alésia et de Mussy, ceux-ci au Mont Réa et sur les hauteurs de Flavigny. — Aussi quand, dans l’attaque des lignes de la plaine, les fantassins gaulois de l’armée de secours, aux premières lueurs du jour, se virent battus, ils craignirent tout de suite d’être enveloppés, sur leurs flancs découverts, par les légions descendues des camps d’en haut, de celui qui était à mi-hauteur du Mont Réa, et de celui qui occupait le plateau Nord-Ouest du mont de Flavigny[148].
IV. — Le troisième et dernier jour de l’attaque générale, Vercassivellaun et les Gaulois du dehors assaillirent le camp du Mont Réa ou de la montagne de Ménétreux. — Pour retrouver ce champ de bataille, gravissez les pentes du Réa par le sentier qui traverse l’Oze sur une passerelle en bois, et qui n’est sans doute qu’une ancienne voie romaine. C’est à mi-hauteur, dans une sorte de terrasse que domine le sommet boisé, que devait être le camp romain, et ici encore toutes les expressions des Commentaires portent: le camp est bien pæne iniquo loco et leniter declivi[149]. C’est derrière la montagne que Vercassivellaun a caché les siens[150]. C’est par le sommet qu’il a attaqué[151]. C’est de là qu’il a vu, sur les pentes du mont de Flavigny, César s’avançant vers lui[152]. C’est sur cette terrasse enfin qu’il a subi la charge irrésistible de Labiénus[153].
V. — Pendant ce temps, Vercingétorix attaquait les lignes romaines de la plaine (peut-être vers le moulin de Bèze)[154]. Puis, repoussé de ce côté, il se portait à sa gauche vers l’Est ou le Sud-Est contre celles des hauteurs, en escaladant le flanc du mont de Flavigny[155]. Je suppose qu’il a conduit alors le gros de sa troupe du côté du sentier qui monte au delà du moulin Duthu[156] (en amont du moulin de Bèze), et qui se perd ensuite dans les terres. Mais j’avoue que, si sur ce point la montée est un peu pénible, elle ne présente pas précisément les loca prærupta dont parle César. Sans doute le proconsul a-t-il forcé la note; et d’ailleurs la difficulté de l’escalade ne fut point telle qu’elle pût empêcher Vercingétorix de conduire assez vite ses hommes et ses machines jusqu’aux remparts romains.