Surtout, elles avaient le souvenir ou la persuasion d’une identité d’origine. Toutes les tribus se disaient «celtes» dans leur langue. Entre elles s’étaient formées des traditions ou des légendes, une sorte de patrimoine spirituel qu’elles exploitaient en commun. Elles avaient des poètes, les bardes, qui chantaient les gestes de grands chefs bituriges, et l’immense empire qu’ils avaient autrefois donné au «nom celtique». Leurs prêtres, les druides, enseignaient que tous les Gaulois descendaient d’un même dieu. Et, quelle que fût la cité de ces prêtres, ils formaient un seul corps, ils avaient des réunions périodiques, ils obéissaient à un seul chef. Si les rivalités entre peuplades empêchaient la cohésion politique, un vague instinct de conscience nationale maintenait le goût de l’unité, et les prêtres, si souvent favorables à la création des grandes puissances publiques, ne décourageaient pas cette tendance.

Les Arvernes étaient le peuple désigné pour profiter de ces aspirations. Leur terre était «l’ombilic» du domaine celtique: le Puy de Dôme est à une distance égale des principales frontières de la Gaule, de Marseille par où arrivaient les Romains, de la trouée de Béfort qui s’ouvrait aux bandes germaniques, de Bordeaux où commençaient les pinèdes des Aquitains, et de la forêt de Compiègne, au delà de laquelle s’agitaient les Belges. Puis, comparés à ces peuples qui gravitaient autour d’eux, les Arvernes étaient les plus nombreux et les plus braves; ils possédaient les terres les plus riches, et ils avaient le dieu qui pouvait parler du plus haut sommet.

II

Les Arvernes apparurent pour la première fois en dehors de leurs limites au temps de la guerre d’Hannibal.

En 218, lorsque ce dernier traversa les plaines du Bas Languedoc pour gagner l’Italie, il n’y trouva que les Volques; dix ans plus tard (207), son frère Hasdrubal, suivant la même route, rencontra des Arvernes, dont il fut d’ailleurs fort bien accueilli. C’est peut-être entre ces deux dates qu’ils descendirent vers le Sud en conquérants: car, s’ils se trouvaient alors sur le chemin du Rhône, ce ne pouvait être que comme vainqueurs.

Leur empire a donc pris naissance à l’époque d’Hannibal et de Scipion: époque, pour tout l’Occident, des fermentations belliqueuses et des ambitions nationales; Rome achevait sa domination italienne, Carthage conquérait l’Espagne, les Arvernes essayaient de fonder l’unité de la Gaule.

Dans les années qui suivirent, ils étendirent ou assurèrent leurs conquêtes. Ils profitèrent du répit que les autres maîtres du monde laissaient momentanément aux régions narbonnaises. Carthage était vaincue, Rome ne convoitait, au Couchant, que l’Espagne, et s’inquiétait peu des mouvements d’une Barbarie lointaine.

Vers 125 avant notre ère, les Arvernes avaient soumis toute la Celtique: du moins on le croyait à Rome. On donnait pour limites méridionales à leur empire les Pyrénées, la mer et les terres de Marseille, c’est-à-dire qu’ils avaient placé sous leur dépendance ou dans leur alliance les Volques de Toulouse et de Nîmes, les Allobroges de Vienne et de Genève, les Salyens d’Arles et des monts de Provence. Au Nord, disait-on, leur domination s’étendait jusqu’à l’Océan. Et, s’il faut ajouter foi aux bruits de ce temps, elle aurait même franchi la Marne, débordé en Belgique, et ne se serait arrêtée que sur les rives du Rhin, en face des peuplades germaniques.

Cette conquête fut-elle uniquement le résultat de guerres violentes et continues? Le silence des auteurs anciens permet d’en douter. S’il y avait eu en Occident de trop grandes convulsions militaires, l’écho en serait venu aux plus curieux des Grecs et des Romains, à Polybe ou à Caton, et nous le connaîtrions par eux ou par leurs héritiers.

Il est probable que les armes ne furent pas seules à faire cette conquête. Les Arvernes ont dû s’appuyer sur des alliances celtiques pour créer leur empire. Leur attitude à l’égard des Salyens et des Allobroges paraît celle d’alliés et de protecteurs, plutôt que de vainqueurs et de maîtres: les tribus de l’Isère furent trop rétives à l’obéissance pour se laisser briser par des congénères. Il est rare, dans l’histoire de la Gaule, qu’un peuple ambitieux agisse par ses seules forces, et ne soit pas soutenu par quelque complicité puissante. Lorsqu’au moment de l’arrivée de César l’helvète Orgétorix voulut de nouveau faire de la Gaule un seul empire, il s’associa à des chefs séquanes et éduens. Les cités aimaient à envoyer et à recevoir des ambassades; elles se complaisaient, sans doute, dans les pourparlers sans fin qui en résultaient. Sur ce point, les Arvernes étaient supérieurs; ils avaient, pour convaincre de leur primauté, d’autres arguments que leurs longues épées de taille. Leurs ambassadeurs étaient chamarrés d’or; ils étaient accompagnés de porte-lances superbes et de meutes de chiens; et à côté d’eux se tenaient des bardes, chantant la noblesse, la gloire et la richesse de la nation, du roi, et de l’envoyé qui venait en leur nom. Les Romains riaient à cette vue: mais il est possible que les Arvernes aient parfois séduit et conquis les hommes de cette manière, dans la Gaule éprise des beaux spectacles et du langage harmonieux.