LE NOM DE VERCINGÉTORIX

Nomine etiam quasi ad terrorem composito Vercingetorix.

Florus, I, 45 = III, 10, § 21.

I. Ce n’est pas un nom de fonction, mais de personne. — II. Si ce nom caractérise un membre de la plus haute noblesse. — III. De l’importance qu’il a pu avoir.

I

Vercingétorix avait alors moins de trente ans. Il était né, croyait-on, à Gergovie, la principale ville des Arvernes.

Il n’y a pas longtemps encore, on regardait ce nom de Vercingétorix, non pas comme le nom propre et personnel du fils de Celtill, mais comme le titre de la magistrature suprême qu’il avait revêtue à la tête de la Gaule soulevée. Le chef arverne avait été «le vercingétorix», c’est-à-dire (c’est ainsi qu’on traduisait ce mot) «le généralissime» ou «le dictateur fédéral»: César, qui ne savait pas le gaulois, a pris le nom de la fonction pour celui du chef. Dans les livres de lecture historique les plus populaires au temps où régnait le romantisme, la chose était présentée de cette manière, et l’on faisait ainsi du vaincu d’Alésia le champion anonyme et mystérieux de la liberté gauloise: l’homme s’effaçait et disparaissait derrière le héros symbolique. Michelet avait couramment écrit «le vercingétorix» dans son Histoire romaine et dans son Histoire de France. Amédée Thierry, dont les jugements eurent longtemps force de loi, avait lui-même accepté cette doctrine; et si, dans son Histoire des Gaulois, il fait de Vercingétorix le nom du célèbre guerrier, c’est, dit-il, pour rendre la narration plus vivante, et parce qu’ «il est fastidieux de raconter en détail l’histoire d’un héros sans nom». En quoi Thierry avait tort, car l’historien ne doit pas ruser avec la vérité pour écrire un récit plus agréable, mais le présenter avec le plus grand degré de vraisemblance qu’il peut atteindre.

Ce qui donnait une apparence de raison à cette théorie sur le nom de Vercingétorix, c’est qu’il semble signifier en gaulois précisément «chef supérieur» ou quelque chose d’approchant. Rix, c’est, comme le latin rex ou l’irlandais , le mot «roi»: ver est un préfixe qui renferme l’idée de grandeur ou de prééminence; cinget, enfin, signifierait «celui ou ceux qui marchent, les guerriers», comme l’irlandais cing veut dire «combattant». Vercingétorix deviendrait par là «le grand roi des braves» ou «le roi très fort», et on a même dit «le grand chef des cent têtes», comme Cingétorix (nous avons parlé de ce chef trévire) serait un simple «roi des guerriers».

La découverte, faite en Auvergne vers 1837, d’une monnaie d’or au nom même de Vercingétorix[1], écrit en lettres latines, des trouvailles semblables qui furent faites ensuite à Pionsat, aux environs d’Issoire, et enfin devant Alésia, c’est-à-dire aux endroits où le chef de Gergovie avait commandé ou combattu, ont jeté, quoique très lentement, le doute et le discrédit sur cette manière de raconter l’histoire. Aujourd’hui, je l’espère du moins, nul ne s’avise plus de contester son nom à Vercingétorix.

Aussi bien, César méritait, au moins en cela, une plus grande confiance: il était capable de mal juger et de méconnaître ses adversaires, mais il avait d’excellents interprètes qui ne le trompaient pas sur leurs titres. Vercingétorix devint son prisonnier et avait été son ami: César a dû faire inscrire exactement son nom sur ses tables d’hospitalité et sur les registres de la prison publique.