II
Le nom de Vercingétorix a, dès la naissance, aussi bien appartenu au chef gaulois que celui de César à son adversaire. Mais si ce nom était synonyme de «grand roi des braves», ne doit-on pas supposer qu’il prédestinait le fils de Celtill à commander aux Arvernes et à toute la Gaule? Quelques érudits ne sont pas loin de penser, aujourd’hui, que le nom de Vercingétorix, tout en étant le nom d’un homme, n’était et ne pouvait être que celui d’un très grand personnage, qu’il était réservé à des nobles, chefs de peuple en réalité ou en espérance.
Qu’on remarque en effet que tous les noms à désinence semblable cités par César, — Ambiorix, Cingétorix, Dumnorix, Éporédorix, Orgétorix, — sont ceux de princes, de puissants ou de rois: il semble que nul ne pût s’appeler d’un nom en rix, c’est-à-dire se terminant par «roi», s’il n’appartenait à une lignée ou royale ou capable de le devenir. Sans doute, après la conquête romaine, les noms de ce genre furent portés par toutes sortes de gens, et des plus humbles; leur valeur sociale disparut, en même temps que s’effaça le privilège des grandes familles. Mais à l’origine ces noms royaux sont spéciaux à ceux qui sont ou peuvent être rois, et c’était le cas de Vercingétorix, fils de Celtill.
Si séduisante que soit cette théorie, elle demeure, jusqu’à nouvel ordre, une simple conjecture. Il faudrait d’abord, pour qu’elle eût un fondement très solide, que l’étymologie qu’on donne de ces noms fût indiscutable. Or, elle ne l’est pas plus que celle des noms de César ou d’Auguste, sur laquelle les contemporains eux-mêmes ne s’entendaient pas. Je ne puis affirmer sans hésiter que rix, le mot décisif dans tous ces noms, signifie réellement «roi». Cette terminaison ne serait-elle pas, en langue celtique, quelque suffixe sans aucun sens précis et nominal? Nous la trouvons, en effet, dans d’autres noms, comme dans celui de Biturix, qui n’est pas un nom de personne, mais de peuple; et, si on répond que les Bituriges étaient le peuple des «rois du monde» ou des «rois éternels», je rappellerai que l’on écrivit à la fois Biturix et Bituricus, tout comme si rix et ricus étaient des suffixes analogues.
Mais admettons, ce qui après tout est très probable, que l’étymologie proposée pour les noms de Cingétorix et de Vercingétorix soit légitime, et que ces noms soient bien à désinence «royale». Si plus tard, sous Tibère et sous les Antonins, ils ont été portés par toutes les classes de la société gauloise, comment pouvons-nous affirmer qu’il n’en fut pas ainsi dès le temps de César? Celui-ci ne les mentionne que chez de grands chefs: mais bien des rois n’en portent pas de semblables, et d’autre part pouvait-il nous faire connaître, dans ses Commentaires, d’autres noms que des noms de chefs?
Il demeure donc fort possible que le hasard ait fait appeler Vercingétorix le fils de Celtill, comme ce fut le hasard qui valut au fils d’un obscur athénien le nom de Démosthène, «la force du peuple». Mais il prépara bien les choses, en faisant de l’un et de l’autre «les hommes de leur nom».
III
Car le nom de Vercingétorix n’a pas dû être une chose banale et sans valeur, indifférente à l’attitude de ceux qui l’entendaient, inutile à la fortune de celui qui le portait. En dehors de toute signification précise, il sonnait franchement et fièrement gaulois. Le mot appartenait à cette classe de noms superbes et sonores que les Gaulois de toute la Gaule affectionnaient, aussi bien ceux de la Belgique que ceux des Alpes et de la Loire. Tour à tour, les trois précurseurs de Vercingétorix à la tête du parti national ont porté un nom semblable: Orgétorix l’Helvète, Dumnorix l’Éduen, Ambiorix l’Éburon. C’était un nom à panache. «Il retentissait profond et terrible», comme dit un écrivain grec des sons effrayants que prononçaient les Gaulois. «Il semblait fait pour inspirer l’épouvante», écrivit plus tard l’historien latin Florus. Chez ce peuple sensible aux choses extérieures, aux couleurs voyantes et aux mots éclatants, le nom de Vercingétorix pouvait être, sinon un élément, du moins un ornement de la puissance souveraine.
Mais ce qui prédisposait l’Arverne à commander à la Gaule, c’étaient le passé et le présent de son peuple, la force de son clan, le prestige de sa personne.